Entretien

«Pour décarboner l'acier, une infrastructure d'énergie propre à l'échelle industrielle est nécessaire», explique Irina Gorbounova, directrice du fonds Xcarb d’ArcelorMittal

Stockage d’énergie dans des batteries stationnaires (Form Energy), réacteurs nucléaires à sels fondus (Terrapower), énergie solaire à haute température (Heliogen), électrolyse d’hydrogène (H2Pro)... Doté d’un budget d’investissement de 100 millions de dollars par an, le fonds d’innovation XCarb d'ArcelorMittal a, depuis 2021, opéré des investissements d’ampleur, parfois dans des start-up éloignées de la production décarbonée d’acier. L’Usine Nouvelle s’est entretenu avec la directrice du fonds, Irina Gorbounova, pour en comprendre les motivations.

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Production d’acier en feuilles et de bobines dans les hauts-fourneaux d’ArcelorMittal
Pour décarboner ses haut-fourneaux, ArcelorMittal doit faire monter des technologies en maturité, mais aussi trouver de quoi les approvisionner en énergies propres.

L’Usine Nouvelle.- XCarb a été créé en mars 2021 et a déjà opéré de nombreux investissements. Comment choisissez-vous où investir et quel bilan en tirez-vous après deux ans ?

Irina GorbounovaArcelorMittal
Irina Gorbounova Irina Gorbounova

Irina Gorbounova.- Il faut présenter l'enjeu. L’acier est un matériau critique pour la transition énergétique, car on le retrouve dans le solaire, le nucléaire, les bâtiments bas carbone… Mais il pose aussi problème quand il est produit au sein de hauts fourneaux traditionnels. Ces derniers consomment d’importantes quantités de charbon, ce qui engendre une empreinte carbone importante. Cela s'ajoute à une question d’échelle : près de deux milliards de tonnes d’acier ont été produites dans le monde en 2022, et certaines estimations placent la consommation à 2,5 milliards de tonnes en 2050. Ce qui fait beaucoup à décarboner !

Ce simple volume est vu comme une fantastique opportunité pour ArcelorMittal : nous voulons ouvrir la voie de la décarbonation de notre industrie, avec l’objectif d’être neutre en carbone en 2050 et de diminuer nos émissions d’un quart d’ici 2030. Nous avons pour cela une feuille de route qui compte sur différentes voies technologiques, et notre fonds d’innovation vise à favoriser les briques qui peuvent nous aider à nous décarboner et à le faire le plus vite possible. Nous investissons pour cela sur toute la chaîne de valeur de la production d’acier : dans les énergies renouvelables, l’hydrogène, le stockage d’énergie… Mais aussi sur notre cœur de métier puisque nous avons récemment investi dans Boston Metal [pour un montant de 36 millions de dollars fin janvier 2023], qui développe une solution d’électrolyse à oxyde fondu qui permet de produire de l’acier avec de l’électricité directement à partir du minerai. C’est prometteur, mais encore au stade amont.

ArcelorMittal explore de son côté la réduction directe du fer (DRI) avec de l’hydrogène ainsi que le captage de CO2 pour décarboner sa production. Pourquoi s’intéresser à des procédés encore plus lointains comme l’électrolyse à anode inerte de Boston Metal ?

Nous ne sommes pas dans une situation où il n'y a qu'un seul gagnant qui emporte toute la mise. La décarbonisation de l’acier est un puzzle dont il faut rassembler toutes les pièces, avec des technologies qui ont différents horizons temporels. Nous ne pouvons nous permettre d’attendre la maturité de certaines technologies car il faut agir maintenant. Ce pour quoi nous travaillons par exemple sur le “smart carbon” : dans notre usine à Gand, en Belgique, nous avons inauguré récemment un pilote où nous utilisons des déchets de bois pour produire du bio-charbon, que nous utilisons pour remplacer du vrai charbon dans les fours sidérurgiques. Ensuite, nous capturons les gaz émis pour les transformer en bioéthanol grâce à la technologie de la start-up Lanzatech, dans laquelle nous avons investi. La réduction directe du minerai de fer arrivera à moyen-terme, quand assez d’hydrogène vert sera disponible. Et d’autres joueront à encore plus long-terme. En sachant qu’il n’y a pas de solution universelle : certaines technologies seront plus adaptées à certains contextes.

Vous investissez aussi dans des projets apparemment éloignés de l’acier. Que cherchez-vous et de quoi manquez-vous encore pour vous décarboner aujourd’hui ?

Quelle que soit la voie technologique suivie – réduction directe du fer, “smart carbon”, ou même électrolyse directe – une infrastructure d’énergie propre à l’échelle industrielle sera nécessaire pour répondre aux nouveaux besoins. Et cela à des coûts acceptables. L’autre enjeu, c’est que les énergies renouvelables sont intermittentes et différentes selon les régions, là où une usine d’acier fonctionne sans arrêt. L'une des choses dont nous avons vraiment besoin, c’est d'un approvisionnement énergétique stable. Ce pour quoi il n'y a pas une seule solution, mais par exemple, nous avons récemment investi dans Form Energy, qui travaille sur une brique intéressante de stockage de l’électricité sur une longue durée [la start-up américaine, dans laquelle ArcelorMittal a investi 37,5 millions, développe des batteries stationnaires fer-air et a récemment levé 400 millions de dollars].

Vous n’avez donc pas d’objectif de rentabilité, ou de stratégie de sortie ?

Notre angle est principalement stratégique. Nous n’investissons pas d'abord pour gagner de l’argent même si évidemment, nous souhaitons aussi que nos investissements aient des retours intéressants… Nous n’avons pas non plus de stratégie de sortie définie et pensons toujours à long-terme. Ce que nous nous demandons, c’est si la technologie développée a un fort potentiel pour appuyer notre effort de décarbonisation, avec l’idée de la tester sur des plateformes industrielles pour en établir la viabilité technique et la capacité à monter à l’échelle industrielle.

Comment sélectionnez-vous les start-up dans lesquelles vous prenez des participations ?

Nous avons été très sollicités dès notre création. Nous avons défini sept priorités stratégiques, puis nous avons lancé un programme d’accélération en invitant les start-up à postuler. Nous avons eu plus d’une centaine de candidatures en quelques semaines et nous allons bientôt annoncer les gagnants. A chaque fois, nous menons une évaluation technologique rigoureuse que nous effectuons avec notre équipe de R&D. Avant de décider si nous continuons à travailler ensemble ou si nous investissons. 

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