Entretien

"Pire que les 15 % de taxes sur Airbus, les Américains pourraient utiliser la technique du carrousel", met en garde Cécilia Bellora

Cécilia Bellora est économiste au Centre d'études prospectives et d'informations internationales. Ses recherches concernent les impacts des politiques commerciales et les liens entre le commerce international et l’environnement. Elle éclaire pour L’Usine Nouvelle la nouvelle séquence des relations entre Donald Trump et les Européens, depuis le relèvement de 10 % à 15 % des taxes sur les avions européens annoncé le 14 février... jour d'entrée en vigueur de la trêve avec la Chine. L'escalade des tensions commerciales entre les Etats-Unis et l'Europe n'est pas à exclure.

 

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Cecilia Bellora CEPII
Cécilia Bellora, économiste au Centre d'études prospectives et d'informations internationales.

L’Usine Nouvelle - Pourquoi l’administration américaine a-t-elle annoncé subitement le 14 février une augmentation des droits de 15 % sur les avions européens ?

Cécilia Bellora - Difficile de ne pas y avoir une coïncidence avec l’accord de phase 1 entre les Américains et les Chinois. Cet accord négocié en décembre entrait en vigueur justement le 14 février. On a l’impression que le jeu avec la Chine étant calmé, l’attention et les tensions peuvent se reconcentrer sur l’Europe. C’est l’autre front de bataille.

Ces hausses de droits vis-à-vis des Européens n’ont toutefois pas le même statut que celles que les Etats-Unis ont imposées aux Chinois puisqu’elles découlent d’un cas traité à l’OMC sur des subventions à Airbus. L’OMC a autorisé une hausse des tarifs sur un certain montant d'importations européennes. En octobre 2019, les Américains ont donc augmenté les taxes sur 7,5 milliards d’importations. Les avions européens ont subi une hausse de 10 % et un certain nombre de produits dont le vin, les fromages de 25 %.

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Existe-t-il d’autres signaux de cette tension avec l’Europe ?

Depuis janvier, les discussions ont repris avec la nouvelle Commission européenne pour parvenir à un accord sur les biens industriels. Mais les Américains veulent également introduire les produits agricoles dans l’accord. Les Européens sont très réticents car ils y ont des intérêts défensifs. Au-delà, il y a des tensions sur le projet de taxation des entreprises du numérique qui était en discussion au sein de l’OCDE.

Enfin, l’organe de règlement des différends de l’OMC, l’instance d’appel de l’organisation, est paralysé car les Américains bloquent la nomination des juges. Plus grave, si on lit le texte officiel qui a augmenté les droits de douanes le 14 février, les Etats-Unis expliquent que s’il y a des représailles européennes, ils reconsidèreront la liste des produits taxés.

Quels autres produits pourraient être touchés ?

On ne sait pas. Il y avait une crainte que d’autres produits déjà taxés à 25 % ne soient frappés de droits supérieurs. Cela n’a pas été le cas. Mais la menace c’est que les Américains mettent en place un système de carrousel, c’est-à-dire que les produits soient frappés de manière tournante, ce qui crée une très forte incertitude pour les exportateurs comme pour les importateurs. Or pour les entreprises, l’incertitude est presque pire qu’une hausse des droits car elles ne savent plus sur quel pied danser. D’ailleurs le 14 février, il n’y a pas que les avions d’Airbus qui ont été frappés de nouveaux droits, il y a aussi le jus de prune et les couteaux de boucherie.

Pourquoi le jus de prune et les couteaux ?

En réalité, ces deux produits étaient sur une première liste de 11 milliards d’importation que le département du Commerce avait dressée en avril 2019, avant que la procédure Airbus ne soit arrivée à son terme à l’OMC. Finalement, ils n’avaient ciblé que 7,5 milliards. Mais cela montre que cette technique de carrousel est une menace à prendre en compte.

Quel est l’impact pour les Etats-Unis et l’Europe de ces hausses de droits ?

Il est encore un peu tôt pour une évaluation complète. Mais il y aura des impacts sur les exportateurs européens et aussi sur les Américains, car il y a des biens intermédiaires qui sont concernés... même si dans l’aéronautique, ils ont pris soin de ne pas taxer les pièces détachées. Il y aura aussi une hausse des prix pour le consommateur américain. Le secteur le plus inquiet est celui des vins.

Beaucoup d’importateurs américains sont montés au créneau pour qu’il n’y ait pas une hausse de 100 % des droits sur les vins européens car ils estimaient qu’ils mettraient la clé sous la porte si c’était le cas. Les vins californiens ne peuvent pas combler tout le marché. Les taxes précédentes sur l’acier n’ont pas permis de remonter les capacités de production américaine de 60 % à 80 % comme c’était envisagé et l’aval, le secteur des voitures, en a souffert.

Quelle est la prochaine étape ?

Le rythme des discussions avec l’Europe va s’accélérer. Mais cela risque de coincer sur l’agriculture. Le commissaire au Commerce européen a dit qu’il pourrait travailler non pas sur une baisse des droits tarifaires mais sur des obstacles non-tarifaires comme une coopération réglementaire. Ce qui va faire bondir les opinions publiques de certains pays. Mais si la méthode de Donald Trump appliquée à la Chine s’exerce en Europe, il pourrait y avoir une forte hausse des droits de douanes sur des produits manufacturés pour forcer les Européens à se mettre autour de la table.

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