[Penser l'après-Covid] "Le service, champ d'innovation considérable", assure Pierre Veltz

Comment penser le monde avec le Covid-19 ? En exclusivité pour L’Usine Nouvelle, la réponse de Pierre Veltz, ingénieur, sociologue, économiste et auteur de "La France des territoires".

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Pierre Veltz, Ingénieur, sociologue, économiste, auteur de "La France des territoires" (L’Aube, 2019)

"Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, on a mis à l’arrêt les économies, à une échelle sans précédent, pour sauver des vies. Le “monde d’après” est d’abord celui dans lequel ce pas aura été franchi, de manière irréversible. Mais ce contexte est aussi le bon moment pour rappeler que la santé n’est pas un coût prélevé sur le système productif, mais un pilier essentiel de la création de richesse, un pôle majeur de l’économie. L’enjeu de cette reconnaissance est bien plus vaste que celui de la remise à niveau des hôpitaux.

Lorsque l’on observe l’évolution de nos sociétés avancées, le fait le plus frappant est la montée d’une économie “humano-centrée”. Quels sont les postes de dépense qui progressent le plus vite ? La santé, en tout premier lieu, le bien-être de manière générale, l’éducation, les loisirs, la mobilité. Tous ces secteurs ont un point commun : ils s’adressent aux individus, à leur corps, à leurs émotions, à leur intelligence. Ils dessinent une économie des usages où industrie, services et numérique sont imbriqués. Le contraste est frappant avec l’économie d’accumulation des objets dont nous sortons, l’économie “salon-garage-cuisine” issue des Trente glorieuses. Mais cette économie centrée sur l’individu a besoin, pour répondre de manière flexible et personnalisée aux attentes, de s’appuyer sur des systèmes collectifs de plus en plus sophistiqués, où le numérique trouve un terrain d’expression privilégié.

Or ces systèmes restent à bâtir. On voit bien que ce qui manque aujourd’hui dans la santé, c’est cette vision systémique, incluant toutes sortes d’acteurs : prévention et soin, hôpital et médecine de ville, mais aussi associations sportives, usagers, collectivités locales... Les industriels (pharmacie, matériel médical) n’ont guère pris le virage “hyper-industriel”. Ils vendent des molécules et des objets, mais encore peu de services intégrés. Leurs chaînes de valeur sont centrées sur le manufacturing et la R & D amont. En se tournant vers le service, c’est un champ d’innovation considérable qui s’ouvre pour ces groupes, mais aussi pour les PME et les start-up. L’économie humano-centrée sera le moteur de la nouvelle croissance. Qui dit service dit aussi spécificité territoriale. Quel rôle jouera le local ? Les Français plébiscitent l’idée de relocalisation des chaînes de valeur. Il est évident que des situations comme la dépendance à l’égard de la Chine pour les principes actifs des médicaments ne peuvent pas durer. Dans la santé comme ailleurs, il faudra rapatrier au niveau européen certains maillons industriels (y compris logiciels) stratégiques. L’occasion est propice pour repenser des chaînes d’approvisionnement moins dispersées, des écosystèmes à la fois plus sûrs et plus solidaires. Dans la supply chain, il n’y a pas que des aspects fonctionnels, les relations humaines de confiance comptent beaucoup.

C’est le moment pour les grands groupes de montrer qu’ils assument leurs responsabilités vis-à-vis des PME et des TPE de leur écosystème. On ira donc probablement – les entreprises décideront – vers certaines formes de rétraction des chaînes de valeur. De là à imaginer un retour à une production ultra-localisée, il y a une marge. Nous assistons à un tournant culturel profond, où la proximité est valorisée en tant que telle, autour d’un enjeu essentiel qui est de recréer du lien social. Mais si nous espérons un monde de demain différent de celui d’hier, nous ne reviendrons pas à celui d’avant-hier ! Beaucoup de secteurs appellent des économies d’échelle – les masques, j’imagine... – et quelques grands sites européens seront plus efficaces que des industries d’ultra-proximité. Les ordinateurs et les médicaments ne seront pas fabriqués en circuit court. Pour certains biens ou services, l’Europe sera le bon niveau, pour d’autres ce sera la nation, pour d’autres encore le micro-local. Restons pragmatiques. Allons dans le sens d’une “localisation” ouverte et connectée. Pas dans celui d’un localisme nostalgique et illusoire. »

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