Décryptage

Pause transitoire ou rupture de tendance ? L’inquiétante chute de la productivité française

Depuis la crise sanitaire, la productivité française plonge. Les raisons sont essentiellement conjoncturelles, même si les économistes ne s’expliquent pas tout. 

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La productivité par tête a reculé de 3,4 % entre fin 2019 et fin 2022 en France. Une chute plus importante qu'en Allemagne ou en Italie.

C’est l’une des bonnes surprises qu’Elisabeth Borne, la Première ministre, n’a pas manqué de saluer en présentant son agenda chargé des cent prochains jours. La croissance a beau piquer du nez, l’économie continue de créer des emplois. Entre fin 2019 et fin 2022, près de 1,1 million d’emplois nets se sont additionnés, soit une hausse de 4,3 %, alors que la valeur ajoutée dépasse à peine son niveau de fin 2019, en hausse de 1,2 %. Ce qui a contribué à ramener le taux de chômage à 7,2 % fin 2022.

Cette nouvelle croissance riche en emplois intrigue les économistes. Et surtout son corollaire : elle va de pair avec une baisse inédite des gains de productivité depuis la pandémie. C'est logique puisqu’il faut désormais davantage de salariés pour produire le même niveau de richesse. En trois ans, la productivité par tête a baissé de 3,4 % en France. «On change de monde», résume Eric Heyer, le chef économiste de l’OFCE. Sur les dix dernières années, la productivité augmentait en moyenne de 0,85 % par an en France. La rupture de tendance est encore plus nette dans l’industrie manufacturière, avec une baisse de 7 % des gains de productivité depuis 2019. 

Ce recul de la productivité n’est pas anodin. «La productivité est ce qui permet d’avoir de la croissance et d’augmenter le niveau de vie», rappelle Denis Ferrand, le directeur général de Rexecode. Dans un monde sans gain de productivité, «il ne peut pas y avoir d’augmentation des salaires sans déformer le partage de la valeur et baisser les marges des entreprises», reprend Eric Heyer. En 2022, les salaires réels ont d’ailleurs progressé moins vite que l’inflation.

70% de la baisse de la productivité expliquée 

Mis à part l’Espagne, aucun autre grand pays européen n’a enregistré une chute aussi brutale de sa productivité depuis le Covid. «Bien malin celui qui arrivera à démêler exactement ce qui relève du conjoncturel d’évolutions plus structurelles», grince Denis Ferrand. L’OFCE estime avoir levé un coin du mystère sur 70 % de la baisse de la productivité. Les causes ? L’une des principales explications se retrouve dans l’essor de l’apprentissage, dopé par les primes mises en place depuis 2020 et spécifique à la France. Les jeunes en formation sont moins productifs et sollicitent aussi des temps d’encadrement de salariés plus chevronnés. Selon la Dares, le développement de l’alternance expliquerait environ un cinquième des pertes de productivité par rapport à la tendance de long terme d’avant-Covid. Et justifierait 240 000 emplois créés depuis 2019.

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Le « quoi qu’il en coûte » et les mesures de soutien massif aux entreprises pendant la crise ont par ailleurs fait chuter les défaillances et permis à certains groupes de se refaire une santé sans avoir à licencier ou à déployer des PSE. De quoi expliquer là encore environ 280 000 emplois nets depuis trois ans, selon le décompte de l’OFCE.  Autre effet non négligeable : la durée du travail des salariés n’est pas encore complètement revenue à la normale, alors que près de 98 000 salariés bénéficient encore de chômage partiel fin 2022.

Mis bout à bout, «ces trois facteurs expliquent la totalité de la perte de productivité des services», résume Eric Heyer. Mais cette démonstration vaut beaucoup moins dans l’industrie. Compte tenu de la faiblesse de la production du secteur toujours inférieure de 7 % à l’avant-Covid, le nombre d’emplois aurait dû être inférieur de 350 000 à son niveau actuel de fin 2022 si la productivité était restée à son rythme tendanciel. L’essor des apprentis dans les usines, en proportion moindre que dans les autres secteurs, n’explique que 50 000 de ces 350 000 emplois «en trop».

Rétention de main d'oeuvre dans l'industrie

L’histoire est en partie sectorielle. «Deux secteurs contribuent à la grande majorité des pertes de productivité de l’industrie: la fabrication de matériels de transport et l’énergie», rappelle Denis Ferrand. Les problèmes de corrosion sous contrainte rencontrés par EDF, qui ont entraîné l’arrêt d’une partie du parc nucléaire, ont fait chuter de 10 % la valeur ajoutée du secteur énergétique par rapport à 2019, sans que les effectifs de l’énergéticien ne soient affectés. Dans le secteur automobile, les constructeurs et sous-traitants ont fait de la rétention de main d’œuvre pour pouvoir redémarrer dès les difficultés d’approvisionnement surmontées.

A priori, pas de raison pour que ces effets perdurent. Avec la baisse progressive des mesures d’aides en faveur de l’apprentissage, l’OFCE s’attend à un recul du nombre d’apprentis l’an prochain. Et une fois leur cursus achevé, ceux-ci seront mieux formés, ce qui devrait faire remonter la productivité. «La rétention de main d’œuvre dans les entreprises va s’estomper. Mais cela veut dire qu’elles vont maintenant faire de croissance sans créer d’emplois», pointe Eric Heyer. Si la productivité remonte, atteindre le plein emploi en baissant à 5 % en 2027 le taux de chômage comme le vise le gouvernement sera d’autant plus difficile à tenir. C’est ce qui justifie d’ailleurs que l’OFCE table sur un recul (faible) de l’emploi cette année, avec 19 000 destructions nettes et que la Banque de France anticipe une nette remontée du chômage, à 8,1%, en 2024.

Le sujet n’est pas encore épuisé. D’autres facteurs plus structurels ne sont pas à écarter. Les conséquences du télétravail ? Aux Etats-Unis, certains économistes, comme celui de Stanford Nicholas Bloom,  assurent au contraire que le développement des nouvelles formes de travail hybride participerait d’une hausse de la productivité «Mais on ne voit pas vraiment d’effet, ni dans un sens ni dans l’autre», pointe Denis Ferrand, dont l’institut a essayé de démêler la question. La hausse de l’absentéisme jamais vraiment retombé à son niveau d’avant crise ? «Il est possible que les entreprises gardent des équipes de réserve pour faire face aux arrêts maladie et à l’augmentation du turn-over. Mais là aussi, l’effet sera transitoire. Si cela devient la nouvelle norme, elles adapteront leur organisation», pointe Eric Heyer.

Des freins plus structurels pas exclus

Avant même le Covid, la baisse des gains de productivité était un phénomène mondial. Mais entre 2004 et 2019, la baisse a été plus prononcée en France qu’aux Etats-Unis et en Allemagne, confirme une étude du conseil d’analyse économique, rattaché à Matignon, parue en septembre. Signées par les économistes Thomas Philippon, Xavier Jaravel, Maria Guadalupe et David Sraer, la note pointe un coupable : la baisse de la formation en mathématiques et en sciences en général, et l’adéquation des compétences. «Nous sommes dans une situation étrange où jamais nous n’avons eu autant de salariés diplômés et pourtant la productivité baisse» abonde Denis Ferrand.

Cela fait partie des questions que le conseil national de la productivité, rattaché à France Stratégie, qui doit sortir son quatrième rapport en juin, doit approfondir. «Il y a aussi des pistes plus structurelles comme la baisse du poids de l’industrie par rapport aux services. Or l’industrie a un niveau de productivité supérieur de 30 % à celle des services», rajoute Patrick Artus, le chef économiste de Natixis, intervenant lors d’une conférence récente de l’institut Sapiens. Sans parler de l’efficacité de moins en moins évidente des dépenses de recherche et développement, observée partout dans le monde, et du faible impact apparent du numérique sur les gains de productivité, «peut-être parce qu’il nécessite de nouveaux emplois sur la cybersécurité ou la maintenance informatique», avance Patrick Artus. 

Les économistes peinent à cerner les conséquences que pourra avoir la transition écologique sur les gains de productivité. Mandaté par le gouvernement pour réfléchir aux conséquences macroéconomique de la transition en cours, l’économiste Jean Pisani Ferry pointe dans son rapport préliminaire, remis en novembre que «parce que les efforts de recherche et développement seront principalement orientés vers l’économie de combustibles fossiles, les gains de productivité du travail et donc la croissance risquent d’être temporairement réduits». Les économistes n’ont pas fini de fouiller les mystères de la productivité disparue.

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