L'Usine Nouvelle. - Vous avez beaucoup travaillé sur l’automatisation. Que pensez-vous de ses répercussions sur l’emploi ?
Daron Acemoglu. - L’automatisation est l’un des grands facteurs de la hausse de la productivité des cent dernières années, mais c’est une technologie bien spécifique. Elle substitue le travail des machines à celui des humains. Cela favorise le capital au détriment du travail. Et supprime les tâches des travailleurs peu qualifiés, mais moins celles des très qualifiés... J’ai toujours mis l’accent sur cet aspect inégalitaire de l’automatisation. Le passé récent se distingue par le fait que les principaux changements technologiques ont concerné ce volet. Le développement de technologies qui ne sont pas dans la substitution du travail mais participent à la création de nouvelles tâches, par exemple la réalité augmentée, serait plus utile pour les humains. Une grande partie de la demande de travail est tirée par les nouvelles tâches. Nous n’en avons pas assez créé, aux États-Unis comme en Europe, durant les trente dernières années.
Est-ce la raison du tassement de la productivité en Occident ?
Oui, car ce sont les nouvelles tâches qui tirent la croissance de la productivité et le travail. Les gens de la Silicon Valley disent : « C’est formidable, nous vivons une époque d’innovation et de transformation radicale. » Mais dans les données, vous ne voyez rien. La hausse de la productivité n’a jamais été aussi faible que durant les vingt dernières années. Elle progressait plus vite pendant la Grande Dépression.
Vous évoquez la mise en œuvre de « so-so technologies ». Qu’entendez-vous par là ?
En fin de compte, la reconnaissance faciale servira surtout d’outil de répression à des gouvernements autoritaires ou débouchera sur des « so-so technologies » qui ne feront pas beaucoup mieux que des humains.
Ce sont des technologies pas très révolutionnaires, comme les caisses automatiques des magasins. Elles ne font pas gagner de temps, ne sont pas si économes, car les caissiers ne sont pas payés très cher et les machines sont coûteuses. Elles utilisent le travail des clients au lieu de leur offrir un service. Finalement, vous augmentez votre stock de capital, mais pas beaucoup votre productivité, et vous allez avoir un impact social très négatif en licenciant tous vos caissiers. Avec l’automatisation, au début vous ramassez les fruits les plus profitables, ensuite l’effet est de plus en plus marginal. En intelligence artificielle, on dépense des millions de dollars sur la reconnaissance faciale alors que les humains excellent en la matière. Est-ce une telle priorité d’avoir des machines dédiées à cela ? C’est sympathique de réaliser des avancées scientifiques, mais en fin de compte, la reconnaissance faciale servira surtout d’outil de répression à des gouvernements autoritaires ou débouchera sur des « so-so technologies » qui ne feront pas beaucoup mieux que des humains.
Quelles pourraient être les nouvelles tâches ?
Elles sont difficiles à prévoir. Si vous interrogiez quelqu’un dans les années 1970, il ne pouvait imaginer des millions de développeurs de softwares, de consultants en management et de techniciens dans le médical. Ces postes-là se sont appuyés sur des technologies de rupture ou sur une nouvelle manière de produire un service. On peut estimer que la santé, l’éducation, le divertissement sont des secteurs prioritaires pour l’émergence de nouvelles tâches.
Qu’est-ce qui explique que l’on n’en génère pas assez ?
C’est une conjugaison parfaite de trois facteurs. Le premier est la tendance à subventionner le capital et à taxer le travail. Dans tous les pays, le travail génère des taxes sur les salaires et sur les revenus, alors que les taux d’imposition sur les sociétés ont baissé. Nous sommes entrés dans une spirale de compétition fiscale, où les entreprises profitent des paradis existants. Il est finalement plus attractif d’automatiser et de se débarrasser des salariés, même si cela n’apporte pas beaucoup de productivité. Le deuxième facteur est le manque d’investissement dans des technologies complémentaires à l’humain à cause d’une obsession des coûts. Une réponse à la concurrence chinoise, mais qui provient aussi de l’éducation des managers, davantage centrés sur l’optimisation plutôt que sur la créativité. La troisième raison au déficit de création de nouvelles tâches, c’est que nous sommes dans l’ère des big techs et que ces entreprises sont entièrement concentrées sur l’automatisation algorithmique. À part Amazon pour la livraison. les sociétés comme Netflix, Airbnb, Uber et Lyft ont un nombre réduit de collaborateurs et essaient de tout faire avec des algorithmes. Les travailleurs les moins qualifiés sont presque vus comme une nuisance. Et comme ce sont ces grandes entreprises qui donnent le « la » sur le futur de l’innovation, cela crée un biais en défaveur de technologies complémentaires aux hommes. Aujourd’hui, si vous n’êtes pas diplômé du supérieur, vous aurez un job moyen, précaire, mal payé et qui ne vous permettra pas de construire une carrière. Ce n’est pas lié à la nature de la technologie, c’est le résultat du choix de technologies que font les big techs qui nuit au travail.
Quelles solutions peut-on apporter ?
Il faut créer une nouvelle culture chez les managers pour qu’ils aient envie de redéployer les talents des travailleurs plutôt que de vouloir s’en débarrasser. Et mettre fin à la domination des big techs sur le futur de la technologie.
Si l’on est d’accord avec ce diagnostic, il faut rééquilibrer la taxation entre le capital et le travail, créer une nouvelle culture chez les managers pour qu’ils aient envie de redéployer les talents des travailleurs plutôt que de vouloir s’en débarrasser. Et surtout mettre fin à la domination des big techs sur le futur de la technologie.
Les géants de la tech sont-ils une menace pour la société ?
Oui, totalement. Pour la liberté d’abord, en raison de tout ce qu’ils savent sur les consommateurs et les individus. Mais aussi parce qu’ils développent des outils très puissants au service de la surveillance des États. Et ce ne sont pas seulement les gouvernements chinois et iranien qui en font un usage terrible, mais aussi ceux des États-Unis, de la France, du Royaume-Uni... Leur business model, même si ce n’est pas intentionnel, porte atteinte à la démocratie, qui est la garante de nos libertés. Ils causent des dommages à l’économie en mettant leurs concurrents au tapis. Y compris ceux qui portent une autre vision de la technologie.
Faut-il les démanteler ?
Je ne crois pas que ce soit la solution magique pour contrer le volume des données accumulées, la direction donnée à l’innovation, l’enchaînement des clients... Je pense qu’il faut les réguler. Et ne pas réduire cette régulation à la seule question de la concurrence, comme le font de nombreux économistes.
Ces choix technologiques que vous contestez peuvent-ils se réorienter ?
C’est très possible. C’est une question de prise de conscience. Comme pour le climat. Nous sommes sans doute sur une trajectoire de réchauffement climatique de 3 ou 4°C, mais en peu de temps, on a énormément développé les énergies renouvelables, la sensibilité des consommateurs, la compréhension des politiques. Un virage de ce type pourrait intervenir dans les technologies. Toutes ces questions émergent. Et nous entrons dans une période de réformes fondamentales. Qui aurait pu imaginer que les États-Unis seraient le fer de lance d’un combat pour un impôt minimum mondial des sociétés ? C’est une mesure essentielle pour éviter l’évasion fiscale.
Adam Glanzman / MIT © A. Glanzman / MIT
Pensez-vous qu’un d’impôt minimum mondial de 21 % sur les bénéfices des multinationales pourra être adopté par le Congrès américain ?
C’est une question politique, mais on n’a jamais été aussi près d’y parvenir. Et 21 % n’est pas exorbitant, ce serait moins que les 28 % de l’impôt américain. C’est une affaire internationale, les États-Unis ne doivent pas et ne peuvent pas l’imposer. De toute évidence, l’Europe sera à leurs côtés, même si cela fera du mal à des pays comme l’Irlande, les Pays-Bas et tous ceux à faible taxation.
Quel est le rôle des gouvernements en matière de technologie ?
Il est clé. Le gouvernement américain a été impliqué dans toutes les technologies marquantes du XXe siècle : les capteurs, les antibiotiques, internet... Il l’était en amont par la recherche et en aval comme acheteur. Aujourd’hui, il ne joue plus ce rôle car ses dépenses de R & D ont décliné et il a décidé de laisser le leadership technologique aux entreprises. Il ne peut de toute façon plus être leader car les centres d’excellence du gouvernement n’attirent plus les meilleurs. Si vous êtes un as du machine learning, vous n’allez pas travailler pour l’État, vous allez chez Google. Donc le pouvoir a basculé. Je suis un grand fan du marché libre, mais il ne fonctionne pas bien pour tout. Il ne s’occupe pas de services publics, de défense... L’innovation est par essence l’activité qui crée le plus d’externalités. Elle affecte tous les secteurs, la société, la concurrence, les travailleurs, et ne peut pas être pensée comme le rêve libertarien de la Silicon Valley. Il faut un cadre réglementaire et institutionnel.
Que pensez-vous du plan d’investissements de Joe Biden ?
Joe Biden est sans doute le président des États-Unis le plus ambitieux et progressiste depuis Franklin Delano Roosevelt.
Il va dans la bonne direction. J’aurais mis davantage l’accent sur l’éducation et les technologies inclusives, même s’il est aussi nécessaire de rénover les infrastructures physiques des États-Unis. Joe Biden est sans doute le Président le plus ambitieux et le plus progressiste depuis Franklin Delano Roosevelt. Est-il le produit du Covid-19, de la hausse des inégalités, de Donald Trump ? Je ne sais pas.
En matière d’inégalités, comment agir et sur quoi ?
Il y a deux dimensions aux inégalités. La première, c’est le manque de jobs décents pour les travailleurs peu éduqués. Aux États-Unis, ce groupe a perdu 20 à 25 % de salaire réel en trente ans, et en Europe, leurs salaires ont très peu progressé. C’est un problème très grave. Autre phénomène, les « très très riches » le sont devenus encore plus que la couche des riches en dessous d’eux. Cela fait partie du tableau des inégalités, mais il est difficile d’identifier quel est le problème économique posé par le fait que Jeff Bezos soit cent fois plus riche que d’autres PDG. Transférer son patrimoine à des personnes un peu moins fortunées ferait-il une meilleure société ? Peut-être. Mon souci, c’est davantage ce qui se passe pour les familles en dessous du salaire médian, qui ne vivent que de leur travail. La fortune des très très riches peut être problématique si leur épargne n’est pas ou mal utilisée ou si cela leur permet de se mettre des politiciens dans la poche. Ces deux sujets posent des questions différentes et doivent être résolus séparément.



