Entretien

"On ne peut réintégrer notre souveraineté sans les fournisseurs de solutions", explique Frédéric Sanchez, à la tête de la filière solutions pour l'industrie du futur

Président du directoire du groupe d’ingénierie industrielle Fives, Frédéric Sanchez a été élu président de l’Alliance industrie du futur (AIF) mi-mars 2021, puis a pris la présidence de la nouvelle filière “solutions pour l’industrie du futur”, labellisée par le Conseil national de l’industrie le 9 avril. Coiffé de ces deux nouvelles casquettes, il détaille à L’Usine Nouvelle sa stratégie et les enjeux de la modernisation de l’industrie française après un an de crise sanitaire.

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Frederic Sanchez PDG de Fives
PDG de Fives, Frederic Sanchez a pris la double présidence de l'Alliance industrie du futur et de la nouvelle filière française rassemblant les offreurs de solutions de production

L’Usine Nouvelle. - Vous venez de prendre la direction de la nouvelle filière “solutions industrie du futur”, qu’allez-vous y faire ?

Frédéric Sanchez. - Notre objectif est d’accompagner et d’accélérer la transformation des PME et des ETI françaises. Nous allons nous appuyer sur une Alliance industrie du futur (AIF) revue, afin de favoriser la participation des entreprises offreuses de solutions techniques (machines, ateliers de production, solutions numériques…) à tout type de projets d’investissement et notamment à ceux promus dans le cadre du Plan de relance. Si besoin en contribuant à l’émergence de solutions techniques nouvelles. Pour cela, notre vocation principale est de faire connaitre ces acteurs. En France, toutes les filières industrielles organisées le sont de façon verticale. Autour de quelques acteurs clés, comme Airbus et Dassault Aviation dans l’aéronautique, et de leurs fournisseurs. Au contraire le monde des offreurs de solutions est très segmenté et peu visible. De la mécanique au numérique, en passant par l’électrique et l’électronique, la palette est large, et aucune filière ne représentait jusqu’à ce jour l’ensemble des acteurs.

La création d’une filière est d’ailleurs une demande ancienne des acteurs du secteur. Pourquoi maintenant ?

Peut-être parce que nous en faisons la demande depuis longtemps. Peut-être aussi parce qu’avec le Covid-19, il est apparu évident qu’on ne pouvait pas se réapproprier certaines productions et réintégrer une certaine souveraineté sans les fournisseurs de solutions. Prenons deux exemples : peu d’acteurs en France sont capables de produire les machines ou solutions nécessaires à la production de batteries lithium-ion, ou les puces. Si l’on ne raisonne pas sur la globalité de la chaîne de valeur, on prend le risque de perdre un maillon essentiel de la souveraineté. La crise sanitaire a aidé à faire prendre conscience qu’il faut non seulement penser aux produits du futur, mais aussi à la capacité française (ou européenne) de concevoir et fabriquer les équipements et lignes de production permettant cette indépendance.

Vous comptez notamment sur un site internet pour faire émerger la filière. Comment cela va-t-il fonctionner ?

Une filière a plus de chance de se consolider si elle dispose d’outils communs, comme le propose le Gifas par exemple. D’où l’idée d’une plateforme, qui permet à des offreurs de solution de s’y inscrire pour présenter leurs produits, et à des clients d’y déposer leurs projets d’investissement. Avec une obligation morale de la part des adhérents des filières verticales d’aller consulter cette plateforme lorsqu’ils cherchent des solutions. Ce site permettra aussi de négocier des contrats ou passer des commandes, et s’ouvrira sur d’autres plateformes, comme Boost French Fab, ou celles proposées par l’IUMM pour les formations ou la BPI pour les financements.

Cela signifie que si les industriels français achètent des solutions étrangères, c’est simplement parce que les offreurs français manquent de visibilité ?

Non mais la visibilité est nécessaire. Quand j’ai pris la direction de Fives, je savais que nous étions plus connus à l’étranger qu’en France. Aujourd’hui, nos clients français savent que nous existons et nous consultent naturellement lorsqu’ils ont des projets d’investissement à mener. Pour généraliser cette démarche à la majorité, je souhaiterais que soit introduite dans tous les projets bénéficiant d‘une aide financière de l’Etat une obligation de consultation des offreurs de solutions français. Hors de question de retenir les offres françaises si elles ne sont pas au niveau technologique ou vraiment trop chères, mais dans beaucoup de cas elles peuvent être compétitives. Enfin, j’aimerais que les offreurs de solutions français soient associés aux projets de recherche et développement portant sur l’industrie de demain, comme le fait ACC pour les nouvelles générations de batteries. Il ne s’agit pas de tout relocaliser mais de faire en sorte que les solutions pour l’industrie du futur se développent en France.

Dans quels domaines voulez-vous faire émerger ces nouveaux champions ?

Je serais heureux que des offreurs de solutions français participent à des projets d’usines produisant des batteries, de l’hydrogène, par exemple. En s’appuyant sur les technologies de demain comme celles de l’impression 3D, ou des nouveaux matériaux, la définition de nouveaux procédés de décarbonation, sans oublier le numérique… D’ailleurs, beaucoup d’acteurs en France peuvent digitaliser des lignes de production. De nombreuses start-up développent des capteurs intelligents et performants… ce n’est qu’une brique, mais elle est au cœur de l’industrie de demain car elle permet d’aller collecter les données. Il faut donc favoriser leur développement.

Au-delà du numérique, il n’y a donc pas la volonté de relocaliser la production de machines et de biens d’équipement ?

Des machines, nous en produisons chez Fives, par exemple. Mais il faut raisonner au niveau français et européen : il y a de grands fournisseurs en Allemagne, en Italie du nord, en Suisse. Tant mieux si certains sont français mais il n’est pas vital de réinternaliser l’intégralité de cette production, ce serait d’ailleurs illusoire. Mais il faut soutenir toute initiative visant à faire émerger sur notre territoire des offres de solutions innovantes relevant de l’industrie du futur. Fives, par exemple, a créé AddUp, une coentreprise avec Michelin pour l’impression 3D. Une technologie qui va bouleverser les modes de production.

En 2014, vous étiez déjà aux-côtés de Dassault pour porter l’industrie du futur et faire connaître l’offre. Rien n’a changé dans l’industrie française ?

A l’époque, Fives était parmi les seuls en France à parler d’usine du futur. Puis l’Alliance industrie du futur a été lancée, sous l’impulsion d’Emmanuel Macron, en 2015. Malgré le délai court, nous avons accompagné dans ce cadre 2500 à 3000 entreprises dans leur montée en gamme, et nous comptons aujourd’hui une centaine de vitrines industrie du futur - un fantastique showroom pour exporter nos solutions.

Comment expliquer le retard de la France dans l’adoption de l’industrie du futur ?

Nous n’investissons pas assez. Nous avons la compétence technique pour développer des solutions innovantes et performantes, mais notre écosystème n’a pas toujours été très favorable à l’industrie. Tout investissement est encore aujourd’hui pénalisé par des impôts de production excessifs. Dans le cadre du plan de relance, l‘Etat propose des enveloppes financières importantes pour accompagner la transformation de nos usines, leur montée en gamme et leur compétitivité. C’est une aide bienvenue, car la France et l’Europe sortent fragilisées de la crise.

On dit aussi que les industriels français ne sont pas toujours les plus friands d’innovation…

A mon sens, cela tient à deux facteurs : tout d’abord, à la taille de nos entreprises. Nous manquons d’ETI dans notre pays. D’autre part, je pense que c’est une question d’état d’esprit. Une génération plus ancienne est peut-être plus rétive au risque qu’aux Etats-Unis par exemple. Mais soyons optimistes, depuis quelques années, j’ai le sentiment que l’esprit d’entreprendre redevient la norme. De nombreux chefs d’entreprises acceptent de prendre des risques, d’investir dans la R&D.

Si l’industrie du futur se développe en France, cela suffira-t-il à réindustrialiser ?

La réindustrialisation du pays passe par le développement d’une industrie moderne intégrant les solutions les plus novatrices, notamment en termes de performance environnementale. Mais pour cela, il faut d’une part, soutenir l’industrie sur le plan fiscal, en poursuivant la baisse des impôts de production. D’autre part, il faut investir davantage dans l’éducation et la formation professionnelle continue des salariés. Un point sur lequel le Plan de relance ne va pas assez loin. Les entreprises présente en France peuvent jouer la carte la digitalisation et de la décarbonation. La nouvelle filière sera là pour les aider.

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