Les timides débuts du syndicalisme dans les start-up françaises

En juin 2025, la CGT créait à Paris un syndicat départemental destiné notamment aux salariés de start-up. Ses adhérents espèrent faire bouger les lignes, notamment sur les risques psychosociaux, mais restent réticents à afficher leur engagement par peur des représailles.

Réservé aux abonnés
Bureaux start-up
Dans les bureaux colorés des start-up, les salariés syndiqués sont souvent isolés. (images d'illustration)

C’est une première dans l’univers ultra-libéral des start-up. Le 17 juin dernier, la CGT créait à Paris un syndicat départemental pour les entreprises sous la convention collective Syntec à laquelle adhère la majorité des start-up françaises et autres acteurs historiques de la tech. Selon Thomas*, l’un des cofondateurs de cette branche syndicale, «les salariés de start-up représentent plus de la moitié du millier d’adhérents du syndicat». Avec une moyenne d’âge de 30 ans, et une majorité d’hommes. A l’image des salariés de start-up, souvent jeunes, et dont moins de 5% sont syndiqués.

Sortir de l’isolement

Paul* a 26 ans, et déjà cinq ans d’expérience dans la tech et les jeux vidéo. Dans la dernière start-up où il a travaillé, le jeune manager se souvient que quitter le bureau avant 18h30 ou arriver après 9h30 «pouvait déclencher un rappel à l’ordre immédiat par sms» de son N+1. Il rapporte aussi l'expérience d'un CSE (obligatoire dans les entreprises de plus de 11 salariés) incapable de réagir face à des ruptures conventionnelles et des ruptures de promesses d’embauche abusives. Une expérience de travail vécue comme «toxique» et qui décide Paul à rejoindre en mars 2025 le collectif de la CGT destiné aux salariés de start-up, devenu en juin 2025 un syndicat.

Depuis son adhésion, Paul dit se sentir «plus en sécurité», mais aussi mieux armé face aux questions que lui où ses collègues se posent sur leurs droits. Pour l’italienne Chiara*, c’est le sentiment d’isolement face aux pratiques de harcèlement qui ont cours dans la start-up du numérique où elle travaille qui l’ont convaincue de s’affilier.

«Avant la création du syndicat, il y a avait déjà un certain nombre de personnes syndiquées à Paris, mais elles étaient isolées dans leur entreprise. Beaucoup se présentaient aux élections du CSE sans dire qu’elles étaient adhérentes à la CGT et nous sollicitaient pour de l’aide», témoigne Thomas, qui a quitté il y a quelques mois son emploi de développeur au sein d’une jeune pousse spécialisée dans les bornes de recharge pour voitures électriques.

Vos indices
Indices & cotations
Tous les indices

Depuis qu’elle a rejoint le syndicat, Chiara a créé une liste CGT pour les dernières élections du CSE et a suivi une formation dans son syndicat pour devenir référente harcèlement. Mais elle témoigne qu'«il reste très compliqué de parler avec des personnes donc l’objectif principal reste de faire carrière, dont un certain nombre d’étrangers qui ne connaissent pas le code du travail français».

Ruptures conventionnelles abusives, burnout et harcèlement

De fait, pointe la sociologue Marion Flécher, qui a réalisé son terrain dans une start-up en 2019, «si dans la plupart des grandes entreprises, les candidats au CSE se présentent avec un label syndical car ils savent que cela permet d’ouvrir des négociations, cela reste rare dans les start-up». Plus largement a constaté la sociologue qui a tiré de son expérience un article, "Produire l’engagement au travail, modalités du travail d’organisation dans une start-up en croissance", l’univers des start-up est sans doute celui ou le syndicalisme «est le plus mal perçu». «Issus des classes moyennes et supérieures, une majorité d’employés de ce secteur ont la culture du mérite et admirent les chefs d’entreprises. Il n’en reste pas moins que beaucoup d’aspects du code du travail n’y sont pas respectés, notamment en lien avec le temps de travail».

De fait, lors du congrès de fondation du syndicat, les adhérents ont considéré la prévention des risques psychosociaux comme un axe prioritaire. «Il y a peu de présence syndicale, beaucoup d’abus sur les horaires notamment en lien avec le forfait jour, avec des employeurs qui ne sont jamais tenus pour responsables», détaille Thomas.

En cause selon Marion Flécher, une «proximité relationnelle» entre dirigeants et salariés destinée à masquer le rapport hiérarchique et à favoriser l’engagement des salariés, «tout en recourant le moins possible à la contrainte hiérarchique». «Souvent les afterworks servent à brouiller les frontières entre travail et vie privée puisqu’on a l’impression d’être avec une bande de copains», confirme Thomas.

Un contexte économique morose

A ces problématiques sont venus s’ajouter un contexte économique défavorable. Un changement d’ambiance que Jérôme*, employé depuis trois ans et demi dans une licorne tricolore spécialisée dans le reconditionnement d’appareils électroniques a subi de plein fouet. «Lorsque je suis arrivé dans l’entreprise, les valeurs écologiques étaient mises en avant, avec des congés à discrétion pour permettre aux employés d’aider une association. Notre patron de l’époque voulait même "tuer le capitalisme". Une ambiance qui attire des profils «sensibilisés aux sujets sociétaux ou environnementaux» se souvient Jérôme, qui s’inquiète toutefois déjà à l’époque de «la charge de travail très importante qui pèse sur les managers, avec des burn-out à la clé». Les choses se dégradent il y a deux ans et demi, au moment des plans sociaux généralisés dans la tech américaine. «14% des effectifs ont été licenciés du jour au lendemain, essentiellement à l’étranger, avec comme argument la nécessité d’éviter de mettre l’entreprise dans une situation difficile en prévision d’une récession», précise Jérôme.  En France, un plan de ruptures conventionnelles collectives est négocié avec le CSE.

En parallèle, une politique de retour au bureau «est imposée brutalement» selon le cadre. «Pendant cette période, deux des trois cofondateurs sont partis en congé sabbatique et en l’espace d’un an, le contrôle managérial est devenu beaucoup plus vertical avec une pression énorme». Le salarié, harcelé par un manager, est victime d’un burn-out, tout comme deux autres de ses collègues, et une tentative de suicide se produit dans l’entreprise.

En dépit de cette situation très dégradée, le cadre, qui tente de monter une section CGT, dit se heurter à des collègues «qui craignent que l’adhésion syndicale ne mette en péril leur carrière, tout en peinant à voir en quoi s’organiser en groupe peut les aider». Toutefois,  pointe le militant, les choses peuvent évoluer lorsque les choses deviennent plus tangibles. «Il y a peu, une de mes collègues en Espagne qui était très sceptique vis-à-vis du syndicalisme a changé d’avis en voyant le travail concret effectué par une section locale pour faire respecter le droit du travail».

Pour Thomas également, l’éducation est clé. «Pendant mon cursus d’ingénieur, je n’ai jamais croisé un syndicat et beaucoup des personnes qui travaillent en start-up ne savent pas à quoi sert l’engagement syndical. Il y a un gros travail d’évangélisation à faire». Une politique des petits pas dans un secteur qui n’a sans doute pas fini d’être secoué.  

* Les prénoms ont été changés à la demande des personnes

Abonnés
Le baromètre des investissements industriels en France
Nouvelles usines, agrandissement de sites industriels existants, projets liés à la décarbonation… Retrouvez dans notre baromètre exclusif toutes les opérations classées par région, par secteur industriel, par date d’annonce et de livraison.
Je découvreOpens in new window
Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.
Les webinars
Les services L'Usine Nouvelle
Détectez vos opportunités d’affaires
28 - 3F CENTRE VAL DE LOIRE
Date de réponse 11/05/2026
Trouvez des produits et des fournisseurs