Ces start-up industrielles qui portent l'ambition d'un modèle plus vertueux

En plus de développer des produits répondant aux défis climatiques, beaucoup de start-up industrielles tentent de réinventer les modes de production et de gouvernance.

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Eco-Tech Ceram valorise la chaleur fatale et propose aux industriels une solution clés en main pour réutiliser cette énergie.

Entre l’électrification, la récupération de la chaleur et le label B Corp, l’industrie cherche à améliorer son bilan environnemental et social. Ce mouvement n’échappe pas aux nouveaux acteurs, qui ont un atout : partir de zéro. « Les start-up industrielles sont par définition vertueuses, assure Vincent Moulin Wright, le directeur général de France Industrie. Elles ont un modèle d’affaires original et imaginent des sites qui répondent aux ambitions des dix prochaines années en termes d’énergie, de matières premières, de technologies... » Certains tentent de réinventer les industries en partie responsables du réchauffement climatique. Comme Flying Whales et son dirigeable pour le transport de charges lourdes (aéronautique), Ever Dye et ses procédés de teinture propres (textile), ou Materr’Up avec son béton bas carbone (construction).

Faire d’une réponse à un problème environnemental son cœur de métier a aussi été la démarche d’Eco-Tech Ceram. « On a choisi de s’attaquer à la chaleur car elle représente 50 % de l’énergie consommée sur Terre, avec une solution ayant le plus fort impact possible », indique Antoine Meffre, qui a fondé cette pépite en 2014 après une thèse sur les matériaux. Il s’agit d’un système de récupération et de stockage de l’énergie des fumées industrielles, pour valoriser la chaleur perdue mais aussi compenser l’intermittence des énergies renouvelables. « Le stockage repose sur une cuve en acier remplie de céramique, sans matériau rare, polluant ou stratégique, comme le cobalt ou le lithium », fait valoir le PDG. La démarche d’éco-conception va loin. « Toute l’énergie dépensée pour fabriquer notre solution est rentabilisée en seulement trois mois d’utilisation ! » Restait à rendre la technologie accessible, alors qu’elle coûte entre 500 000 et 1 million d’euros. Pour cela, la jeune pousse s’est inspirée du tiers financement et a créé ETC Invest. Cette société achète la solution, puis l’exploite sur le site d’un industriel, pour lui revendre l’énergie produite à moindre coût. « Les industriels peuvent réaliser 50 000 à 500 000 euros d’économies par an sans rien avoir à faire », se félicite Antoine Meffre. Une idée originale qui permet aussi de répartir les risques et rassurer les financeurs.

Les start-up industrielles s’offrent également la possibilité de réinventer la production. Pour fabriquer son béton bas carbone, Hoffmann Green Cement construit depuis fin 2021 une usine verticale. Un mode de production efficace et vertueux. « Les retours d’expérience de notre première usine ont montré qu’il fallait éviter un processus horizontal, nécessitant des convoyeurs consommateurs d’énergie, témoigne Julien Blanchard, son cofondateur. Un procédé vertical permet d’utiliser la gravité pour que la matière descende toute seule. » Résultat : une technique de fabrication quasi unique au monde, qui permet de réduire de 20 à 25 % la consommation énergétique. Tout en limitant l’emprise foncière. « Nous avons multiplié par cinq notre capacité de production, avec 250 000 tonnes de ciment sur un site d’un hectare et demi, deux fois plus petit que notre première usine », précise le responsable.

D’autres, comme le producteur de nutriments à base d’insectes Innovafeed, misent sur les synergies industrielles pour réduire leur impact. « Partout, nous nous installons à côté de gros résidus agro-industriels, comme à Nesle où notre usine est voisine d’une amidonnerie, relate Aude Guo, la cofondatrice de la start-up. Un tuyau branché chez eux nous apporte directement leurs coproduits sous forme liquide. » De quoi éviter de sécher ou de transporter cette matière. De plus, en récupérant l’énergie fatale d’une centrale de cogénération voisine, Innovafeed réduit de 60 000 tonnes les émissions annuelles de CO2 de sa production. Et réalise des économies sur les approvisionnements et l’énergie. « Ce modèle, qui change de manière phénoménale le bilan économique et carbone de notre projet, trouve encore plus de sens dans le contexte de la guerre en Ukraine, car nous ne dépendons pas du gaz », ajoute Aude Guo.

Cadre de travail repensé

La mise en place d’une industrie vertueuse passe aussi par l’organisation. « Nous avons développé une culture d’entreprise horizontale, sans hiérarchie », confie Mehdi Berrada, à la tête de la start-up Agronutris, également spécialisée dans l’alimentation animale à base d’insectes. Derrière ces mots, des exemples concrets. Si les salaires sont transparents, leurs hausses, collectives et individuelles, sont décidées par le cercle des rémunérations. « Six salariés ont été élus en fonction des qualités qu’on leur prêtait ; une élection faite sans candidat pour ne pas créer de gagnants », détaille le cofondateur. D’autres cercles s’occupent de la gestion des conflits ou de l’arbitrage des priorités budgétaires. Au risque de faire reposer sur les salariés des décisions trop critiques ? « La responsabilité est partagée et collective : un droit de veto existe. S’il n’est pas saisi, cela signifie qu’on est solidaire des décisions prises, répond Mehdi Berrada. C’est la notion de leadership consenti, où la place de chaque salarié dépend de ses compétences et de ses qualités. » Reste à voir si une telle organisation survit à la croissance. Alors que chaque recrutement est aujourd’hui réalisé par tous ceux qui estiment y apporter une valeur ajoutée, soit 12 salariés en moyenne, Agronutris sait qu’il va devoir restreindre l’appel à volontaires avec le recrutement à venir de 70 personnes pour son usine en construction dans les Ardennes – qui sera dotée d’une chaudière biomasse et d’une toiture de panneaux photovoltaïques.

Réinventer l’industrie, c’est aussi en faire un lieu où il fait bon vivre. Dans son usine de Vierzon (Cher), Ledger tente de casser la frontière entre cols blancs et cols bleus, en proposant chaque matin une pause-café commune, viennoiseries offertes. À en croire les syndicalistes de l’union CGT, les intérimaires apprécient leur passage chez Ledger, où régnerait « une super ambiance ». « Nous voulons un environnement de travail agréable où les gens se sentent valorisés, car cela les fidélise », affirme Éric Larchevêque, le cofondateur de cette start-up qui fabrique des portefeuilles de cryptomonnaies. Pour les impliquer davantage, Ledger offre à tous ses salariés en CDI, après un an d’ancienneté, des participations au capital, appelées BSPCE. Un mode de rémunération loin d’être anodin si la croissance est au rendez-vous. « Certains collaborateurs proches du smic ont pu s’acheter une petite maison en revendant leurs parts lors de la série C », indique Éric Larchevêque.

C’est aussi pour fidéliser et souder ses salariés qu’Eco-Tech Ceram a développé une politique sociale forte, avec deux responsables RH pour 26 salariés, une égalité salariale entre hommes et femmes, et un écart de salaire plafonné à quatre. Formation interne, promotion des non-cadres, mixité au sein du comité de direction (Codir) font partie, chez le fabricant de remorques électriques K-Ryole, des objectifs de performances, bientôt évalués au même titre que le chiffre d’affaires. « Nous avons par ailleurs choisi un investisseur engagé sur ces questions, car pour fonctionner, la culture de l’impact doit être dans l’ADN des salariés, du Codir et des investisseurs », plaide son cofondateur, Nicolas Duvaut. Changer le monde, c’est embarquer toutes les parties prenantes.

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Vous lisez un article du numéro 3706 de L'Usine Nouvelle - Mai 2022

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