Enquête

Les stratégies des start-up industrielles face aux difficultés de financement

Verkor, Ynsect, Aledia... Alors qu’une poignée de pépites industrielles surperforme, beaucoup éprouvent des difficultés à lever des fonds. Elles revoient leur stratégie en étalant leur campagne dans le temps, en misant sur les précommandes ou en cherchant des investisseurs étrangers.

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Daan tech usine Vendée
L'usine actuelle de Daan Tech en Vendée. La start-up de l'électroménager compact chercher à lever de 6 à 10 millions d'euros, notamment pour financer la construction d'une nouvelle usine, plus grande.

Deux milliards d’euros pour Verkor et sa gigafactory de batteries, 160 millions pour Ynsect et ses aliments à base d’insectes, 120 millions pour Aledia et ses puces MicroLED... À voir la liste des levées de fonds des start-up françaises de l’industrie de ces derniers mois, le secteur semble échapper à la déprime qui pèse sur les jeunes entreprises en mal de financement. « Les start-up industrielles montrent une bonne résilience, juge Paul-François Fournier, le directeur innovation de Bpifrance. Elles ont levé 1,9 milliard d’euros au premier semestre, contre 2 milliards à la même période l’an passé. Soit un recul de 6 %, dans un marché en baisse de 50 %. » Si l’on prend l’ensemble de la French tech, le montant atteint par les levées de fonds a été divisé par deux entre le premier semestre 2023 et celui 2022, passé de 8,4 milliards à 4,3 milliards d’euros.

graphe levées de fonds start-up industriellesL'Usine Nouvelle
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Mais attention aux belles réussites qui cachent un paysage plus terne. Ultra-capitalistiques et à la rentabilité lointaine, les start-up industrielles ont toujours eu plus de mal à se financer que celles du numérique. Si elles évitent la chute, c’est avant tout parce que la marche atteinte était bien moins haute !

Faire une levée intermédiaire ou décaler d'un an

Tous les patrons en cours de levée font le même constat : c’est compliqué. Christophe Sauvan, le fondateur d’Iweech, qui fabrique un vélo électrique dopé à l’IA, en témoigne : «Nous avons du mal à engager les investisseurs maintenant compte tenu du contexte et parce que l’on a un décalage entre notre recherche de fonds et le moment où l’usine, ainsi financée, sera opérationnelle, au mieux dans deux ans.» La pépite marseillaise doit pourtant sécuriser 4 millions d’euros de capitaux privés si elle veut bénéficier des 2 millions obtenus comme lauréate de l’appel à projets Première usine de France 2030. Le dirigeant adapte donc sa stratégie : «Nous avons choisi de mener dès maintenant une levée de fonds intermédiaire de 1 million d’euros pour sécuriser notre déploiement commercial à court terme, puis d’en faire une seconde plus conséquente en 2024 pour financer l'usine.»

Avec une kyrielle de nouveaux acteurs, le secteur du vélo n’est pas simple. Angell, qui en fait partie, vient de lever 20 millions d’euros, mais son fondateur, Marc Simoncini, a laissé entendre que ses ambitions étaient plus grandes. Et pour réussir, il s’est tourné vers un nouvel acteur du capital-risque, le transporteur CMA CGM. La start-up Ledger, elle, pâtit de l’effondrement des cryptomonnaies et a annoncé le licenciement de 12 de ses 100 salariés.

Rassurer les investisseurs

Les pépites positionnées sur la décarbonation ou sur des technologies de souveraineté s’en sortent mieux. Notamment parce que le privé suit souvent les investissements publics. C’est le cas de Microoled, spécialiste des micro-écrans, qui a bouclé un troisième tour de table à 21 millions d’euros auprès de Bpifrance et de fonds privés. «Notre atout était d’avoir un produit de haute technologie lié aux semi-conducteurs, un secteur où l’Europe veut ses propres technos», estime Éric Marcellin-Dibon, son PDG.

Afficher des ventes et des clients aide aussi à convaincre. «Avec déjà 600 robots vendus, nous générons du chiffre d’affaires et une marge brute. Nous pouvons présenter des chiffres bien réels et un retour sur investissement assez rapide», fait valoir Marc-Henri Frouin, le fondateur et dirigeant de Niryo, une start-up lilloise de robots collaboratifs qui vient de boucler une seconde levée de 10 millions d’euros.

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Comme Niryo par le passé, la pépite de l’électroménager compact Daan Tech mise sur les précommandes pour obtenir du cash. Mais cela ne suffira pas. «Nous levons actuellement 6 à 10 millions d’euros, une opération que nous avons décalée d’un an, le marché étant trop compliqué en début d’année, confie son fondateur, Antoine Fichet. Pour compenser, nous avons investi 800 000 euros en fonds propres dans le développement d’un nouveau produit. Mais là, on arrive au bout.» Il reconnaît que «la trésorerie est un enjeu. Nous séquençons nos achats, en passant plusieurs petites commandes». Daan Tech est confiant dans la clôture du tour actuel, observant l’émergence cette année de fonds ciblant l’industrie, comme Bpifrance Amorçage Industriel.

«Des difficultés pas encore converties en faillites»

Pour boucler sa levée en cours de 30 millions, la pépite Lynx s’est, elle, tournée vers des fonds américains et asiatiques. L’an passé, c’étaient déjà des fonds étrangers qui avaient sauvé ce fabricant de casques de réalité mixte. Selon l’association Start Industrie, le nombre de pépites industrielles en difficulté est en train d’exploser. «Nous recevons chaque semaine des messages de dirigeants qui nous disent que leur entreprise est en train de mourir et qui veulent de l’aide pour trouver des financements», s’inquiète Audrey-Laure Bergenthal, sa porte-parole.

Celle qui dirige aussi la start-up de mannequins robotisés Euveka alerte notamment sur la dette bancaire : «Les banques ne disposent pas d’outils adaptés pour décaler les remboursements des start-up, qui peuvent se retrouver en fonds propres négatifs si elles peinent à trouver des relais de financement. Or être entreprise en difficulté plonge dans une spirale destructrice : on est privé de beaucoup d’aides et les banques n’ont d’autre solution que d’envoyer la start-up en procédure collective.» Une situation critique, mais pas désespérée. «Les difficultés accumulées par les start-up ne se sont pas converties en faillites à ce stade», observe Thierry Millon, le directeur des études d’Altares, pour qui «2024 sera décisive». L’année 2023 marque en tout cas une polarisation entre les uns et les autres qui devrait perdurer.

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