L'écosystème français des start-up change de visage. Lors des années de reprise post-covid, les services internet (e-commerce, marketing, applications mobiles…) avaient dominé le classement des secteurs où les start-up tricolores réalisent les plus grosses levées de fonds, avec près de quatre milliards d’euros collectés en 2021 et environ trois milliards d’euros en 2022. Les logiciels et services informatiques (intelligence artificielle, SaaS…) ou les start-up de la finance complétaient ensuite le podium.
Dans un contexte de déprime globale du capital-risque, avec une baisse de 38% des montants levées entre 2022 et 2023, le baromètre dévoilé ce jeudi 11 janvier par EY dresse un tout autre tableau. Seule catégorie à enregistrer une augmentation des investissements sur un an parmi les cinq premières identifiées par le cabinet, les start-up de l’industrie verte ont attiré le plus d’argent des fonds en 2023, avec 2,7 milliards d’euros captés sur un montant total des levées de 8,3 milliards. Ces greentech (nouvelles mobilités, énergies vertes, start-up de l’alimentaire…) ont réalisé 105 tours de table l’an passé.
"L'avènement des opérations dans la greentech"
Les logiciels et services informatiques, eux, ont accumulé environ 2 milliards d’euros en 198 tours de table. Les services internet (146 levées pour 845 millions d’euros) sont par ailleurs éjectés du podium par les start-up de la santé (biotech, e-santé…) qui ont obtenu 970 millions d’euros.
«2023 a été l’année de l’avènement des opérations dans la greentech, une tendance que l’on avait déjà vue apparaître dès le premier semestre et qui s’est confirmée», commente auprès de L’Usine Nouvelle Franck Sebag, associé chez EY. Aux grosses levées du spécialiste des bornes de recharge électriques Driveco et d’Ynsect, réalisées sur la première partie de l’année (troisième et quatrième plus grosses opérations de 2023 respectivement), s’est ajoutée celle inégalée de 850 millions d’euros du fabricant de batteries grenoblois Verkor en septembre.
L’opération figure au quatrième rang des dix plus gros investissements européens en capital-risque, parmi lesquels on retrouve plusieurs autres greentechs comme le Suédois H2 Green Steel et sa promesse de production d’acier vert, le fournisseur d’énergie britannique Octopus Energy et l’Allemand 1Komma5° actif dans les systèmes de production d’énergie solaire et les pompes à chaleur pour les particuliers.
Le montant des levées de fonds multiplié par 3,5 depuis 2021
En 2021, les start-up de l’industrie verte avaient attiré près de 80 investissements seulement, pour une somme totale de 760 millions d’euros. «La transition écologique et énergétique se place désormais au cœur de la French tech, notamment sous l’impulsion du verdissement du cadre réglementaire. Cela induit des capex importants et un phénomène de réindustrialisation », se félicite Franck Sebag. «Nous assistons à une mutation d’un écosystème très numérique à un écosystème de deeptech et numérique», poursuit-il.
Pour ce spécialiste, le secteur des logiciels a par ailleurs plutôt résisté grâce à la montée en puissance de l’IA générative. Avec sa levée de 385 millions d’euros en décembre dernier, la start-up Mistral AI, qui développe des modèles de traitement automatique du langage – à l’instar de ChatGPT – pour les entreprises, occupe la deuxième place du classement des plus grosses opérations. Et elle avait déjà levé 105 millions d’euros en juin. Fin août, la jeune pousse d’IA générative pour le code informatique Poolside avait de son côté récolté 100 millions de dollars.
L'attente de la baisse des taux
Selon EY, les start-up de l’IA générative ont levé plus de 20 milliards de dollars en 2023 dans le monde, contre 4 milliards seulement l’année précédente. En France, les start-up de l’IA au sens large du terme – au-delà de la seule IA générative et en prenant compte certaines jeunes pousses actives dans la santé – ont bénéficié d’un peu moins de 900 millions d’euros d’investissements l’an passé.
De quoi s’attendre à un millésime 2024 plutôt correct, estime Franck Sebag. «Les leviers de croissance de l’IA générative, de la greentech et plus largement de la deep tech devraient avoir un impact positif, tout comme la baisse des taux, voire le retour en force des fonds américains qui ont beaucoup moins investi en 2023», détaille-t-il. En décembre, la Fed, la banque centrale américaine, a de fait ouvert la voie à une baisse des taux en laissant entendre qu’elle pourrait diminuer les siens à trois reprises cette année. «En cas de baisse des taux, la dette ne rapporte plus autant, ce qui tend à accélérer la réallocation des ressources vers des placements plus risqués comme le capital-risque», souligne l’expert d’EY.
La fintech devient l'ombre d'elle-même
Les grands perdants de 2023 resteront en tout cas les services internet et les start-up de la finance. Ces deux secteurs ont enregistré des baisses des montants levés en valeur de 66% et 73%. «En 2022, la fintech avait récolté plus de 700 millions d’euros avec seulement deux deals de Qonto et PayFit. Depuis, elle a fortement souffert du retentissement de la faillite de la plateforme d’échanges de cryptomonnaies FTX, sans parler du marché des NFT [ces jetons numériques qui s’appuient sur la technologie blockchain, ndlr] qui a quasiment disparu», retrace Franck Sebag.
En 2023, la France est par ailleurs restée le premier écosystème de start-up de l’Union européenne, devant l’Allemagne et ses 6,6 milliards d’euros levés. Avec 16 milliards d’euros investis dans ses jeunes pousses, le Royaume-Uni attire en revanche toujours deux fois plus de financements en capital-risque que l’Hexagone.



