Pour un grand groupe industriel, prêter un de ses salariés à une start-up pour l’aider dans son développement n’est pas une évidence. «Ce n’est pas une pratique répandue en ce qui concerne les start-up de la deeptech et industrielles», estime auprès de L’Usine Nouvelle Jean-Philippe Thierry, directeur innovation et industrie du futur de l’organisation professionnelle France Industrie. Egalement actif au sein de l’alliance de start-up industrielles Start Industrie, il rappelle que le prêt de main d’œuvre a surtout été prévu, jusqu’ici, pour les entreprises bien installées qui font face à une baisse d’activité. De quoi les soulager des salaires et cotisations sociales, facturés à la société utilisatrice.
Depuis 2018, le code du travail permet pourtant aux jeunes pousses de moins de huit ans et aux PME de bénéficier de manière temporaire et jusqu’à deux ans d’un salarié en provenance d’une entreprise d’au moins 5000 salariés. Dans cette situation, le cadre légal est même plus favorable à la start-up qui accueille, dans la mesure où le grand groupe peut lui facturer un montant inférieur au salaire versé et ainsi garder une partie du salaire à sa charge.
Des compétences cruciales et moins chères pour les start-up
«A partir de ce cadre juridique existant, il fallait créer une dynamique sur la cible des start-up deeptechs et industrielles», souligne Jean-Philippe Thierry. Les start-up catégorisées en tant que deeptechs sont souvent fondées par des chercheurs, ont des activités de R&D intensives et requièrent des capitaux importants. Selon Bpifrance, elles représentent 44% des 1900 jeunes pousses industrielles françaises. En raison de leur origine, les deeptechs sont généralement peu armées sur le développement commercial à leurs débuts, tandis que les start-up industrielles partagent un besoin d’expertise en industrialisation.
D’où le lancement officiel, mercredi 13 décembre par Bpifrance et France Industrie, d’un service visant à faciliter le transfert de ces compétences, présentes dans les grands groupes, vers les start-up deeptechs et industrielles. Baptisé "Mercato", celui-ci est accessible aux salariés des grandes entreprises sur le site lesdeeptech.fr qui leur propose déjà des fonctions d’associé ou de membre de comités consultatifs. «Il y a une forte appétence du côté des start-up. Ensuite, nous allons nous appuyer sur l’envie des individus au sein des grands groupes pour qu’ils aillent frapper à la porte de leur service RH afin de profiter du dispositif», indique Pascale Ribon, directrice de l’activité deeptech chez Bpifrance.
Une garantie de retrouver son poste initial
Pour définir des conventions-types de prêt de main d’œuvre entre les grandes entreprises et les start-up, un dispositif pilote a été mis en place en 2022. Après 17 ans chez Schneider Electric, Ivan Llaurado y a eu recours et a ainsi rejoint la deeptech DiamFab spécialisée dans la synthèse de diamant pour des applications dans les semi-conducteurs et le quantique. «Quand j’ai tenté cette aventure, je n’ai pris aucun risque car la loi garantit de retrouver son poste initial lors du retour dans l’entreprise prêteuse. J’ai eu une année pour comprendre sereinement la start-up, voir la réaction du marché par rapport à sa technologie, connaître l’équipe et les possibles concurrents», raconte celui qui dirigeait auparavant une équipe de 200 personnes chez Schneider Electric.
Finalement, Ivan Llaurado a choisi de mettre définitivement ses compétences, notamment de vente, au service de la start-up depuis la rentrée. En restant chez Schneider Electric, il aurait été confronté à une réorganisation. «Mais s’il n’y avait pas eu ce dispositif, je n’aurais pas toqué à la porte de DiamFab», assure-t-il. De fait, le prêt de main d’œuvre aboutit dans certains cas à un départ.
Convaincre les grandes entreprises de l'intérêt de la démarche
De quoi effrayer des services RH déjà constamment en quête de talents ? En réalité, certains grands groupes pourraient se servir de cette opportunité pour trouver une porte de sortie à quelques-uns de leurs salariés. Pour Ivan Llaurado, son départ chez DiamFab peut être une bonne nouvelle pour Schneider Electric, par ailleurs client de la deeptech, «dans une vision stratégique de long terme». «Pour les grands groupes, le transfert de compétences peut être un modèle intéressant pour renforcer la collaboration avec une start-up, jusqu’à un rachat potentiel», considère Pascale Ribon. La phase pilote a d’ailleurs permis d’aboutir à unerecommandation en matière de propriété intellectuelle : le salarié prêté doit la céder intégralement à la start-up qui l'accueille, pour que celle-ci ne se fasse pas "piller" ses innovations.
Pour Jean-Philippe Thierry, le gros enjeu de Bpifrance et France Industrie consiste désormais à impliquer les grandes entreprises industrielles. «Il faut impulser une dynamique similaire à l’initiative Je choisis la French Tech qui porte sur la commande des grands groupes auprès des start-up», plaide-t-il. Lors de l’événement de lancement de "Mercato", des directeurs de l’innovation, des DRH et des directeurs de fonds de capital-risque d’industriels ont été conviés.
Vers des incitations pécuniaires ?
Dans le cadre du pilote, Safran a par exemple "prêté" un de ses ingénieurs à la start-up Turbotech dans laquelle l’équipementier aéronautique a investi à travers son fonds. Thales a de son côté aidé le spécialiste du dirigeable Flying Whales dans le cadre d’un transfert de compétences de six mois. Au total, quatreplacements ont été effectués lors de la phase pilote, Schneider Electric ayant effectué les deux restants.
Pour favoriser les transferts, France Industrie aimerait dans un deuxième temps abaisser le seuil de 5 000 salariés applicable aux entreprises prêteuses. «Nous discutons également de différentes incitations possibles avec Bercy pour réduire le coût des placements», précise Jean-Philippe Thierry. En attendant, Bpifrance et France Industrie vantent également le transfert de compétences comme une manière de développer une culture d’innovation au sein des groupes, de formerleurs jeunes salariés à haut potentiel ou de développer les compétences de leurs experts sur des innovations de rupture.



