Les espoirs et écueils soulevés par le projet d'application StopCovid

Parmi les mesures de déconfinement dont vont débattre les députés mardi 28 avril : la mise en service d’une application mobile de traçage des contacts des personnes atteintes du Covid-19. Lancé depuis presque un mois, le projet suscite un débat virulent, notamment sur la question de son efficacité.

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Covid-19 masque
La mise en service d'une application mobile de traçage des personnes infectées par le virus ne fera pas l'objet d'un débat dédié au Parlement. Elle sera seulement l'une des mesures d'un plan global de déconfinement débattu ce 28 avril dans son ensemble.

Pour ou contre l’application mobile de traçage StopCovid ? La question renvoie à un débat d’une virulence rarement vue. Que ce soit sur les réseaux sociaux ou à coup de tribunes dans les médias, chercheurs, spécialistes du numérique et politiques sont divisés. Même l’avis de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL), rendu public dimanche 26 avril, n’est pas vraiment tranché.

L’autorité garante de la protection des libertés informatiques donne son feu vert tout en exprimant sa perplexité sur l’efficacité du dispositif et en demandant des garanties supplémentaires pour se prémunir de dérives.

Développée dans le cadre d’un projet européen piloté par l’Institut national de recherche en informatique appliqué (Inria), l’application StopCovid vise à prévenir un utilisateur d’un contact avec une personne infectée par le sars-cov-2, le virus à l’origine de la pandémie de Covid-19. Avant de rentrer dans le détail des espoirs et écueils suscités par le dispositif, rappelons son fonctionnement.

Téléchargée et utilisée uniquement sur la base du volontariat, l’application enregistre via le Bluetooth les crypto-identifiants générés par les smartphones croisés durant un temps et à une distance définis. Cet historique de crypto-identifiants est conservé en local sur le téléphone pendant une durée limitée. Si l’utilisateur est diagnostiqué positif, son historique est alors transmis à un serveur central, régulièrement interrogé par les autres usagers de l’application, qui sont alors alertés si les crypto-identifiants émis précédemment par leur smartphone apparaissent dans ce serveur. Ils peuvent dès lors se faire dépister et/ou s’imposer un confinement strict.

L’espoir d’un traçage massif et automatisé

Pour les défenseurs du dispositif, une telle application est un judicieux usage du numérique pour faire mieux et plus vite ce qui est déjà fait à la main : retracer les personnes croisées les jours précédents par un individu infecté et les alerter qu’elles ont encouru un risque. Une manière plus généralisée et automatisée de casser les chaînes de transmission du virus.

"L’intérêt sanitaire est ici majeur : les contacts à risque sont tracés de façon instantanée et anonyme pour l’ensemble des cas détectés un jour donné. Une telle performance est impossible avec les seules approches traditionnelles de traçage des contacts", écrivent ainsi un collectif de chercheurs et médecins dans une tribune publiée dans Le Monde. Sans cet outil, le risque d’une deuxième vague massive de contamination suite au déconfinement est réel.

Versus un dispositif inefficace...

L’efficacité d’une application mobile de traçage repose sur un prérequis : tester massivement la population. Tout le monde est d’accord sur ce point et sur le fait que le déploiement de l’application StopCovid doit se faire dans un plan de déconfinement plus large, incluant des tests, distribution de masques... Mais d’autres conditions font débat. La première : faut-il un minimum d’utilisateurs pour que le dispositif soit efficace ?

C’est l’un des arguments de ses détracteurs : sur la base du volontariat, sans garantie d’une adhésion massive de la population, avec seulement 7 personnes sur 10 équipées d’un smartphone et moins de 40% chez les plus de 70 ans (les plus à risque), le taux d’utilisation de l’application risque d’être bas. Trop ? Dans une interview au Journal du Dimanche, le secrétaire d'Etat au numérique Cédric O relatait que les épidémiologistes ne se prononcent pas sur un taux minimum d’utilisateurs pour que le dispositif soit efficace. Mais un faible recours protège moins : cela vaut pour ceux qui n’utilisent pas l’application, mais aussi pour ceux qui l’utilisent, qui pensent être alertés en cas de risques alors qu’ils ne sont alertés que d’une part des risques.

... qui pourrait encourager les pratiques à risque

Sans compter les limites techniques qui mettent l’efficacité en doute : le Bluetooth estime mal la distance entre les signaux émis, il peut mal fonctionner selon l’ancienneté du téléphone ou l'état de la batterie, enregistrer des signaux à travers les murs et donc enregistrer de faux contacts, il ignore les contaminations par les surfaces... Autant de raisons qui poussent la Quadrature du Net à alerter sur des risques réels. "En créant un faux sentiment de sécurité sanitaire, l’application pourrait inciter à réduire les gestes barrières, tout en échouant à lancer des alertes suffisamment fiables", écrit l’association de défense des droits numériques dans une publication présentant ses arguments contre le projet.

Débat sur la réalité de l’anonymat et du consentement libre et éclairé

Bluetooth, crypto-identifiants générés régulièrement par chaque smartphone, envoi de l’historique des données uniquement en cas de contamination, pas de connaissance de l'Etat ni des institutions sanitaires des numéros se cachant derrière les crypto-identifiants: le projet piloté par l’Inria multiplie les garanties de protection de la vie privée. Un travail salué par la Cnil dans son avis. "Les protections prises apportent un haut degré de garantie pour minimiser le risque de ré-identification des personnes", écrit le gendarme des données dans son avis, estimant que l’utilisation du Bluetooth et non de la géolocalisation ainsi que le caractère volontaire de l’application favorisent sa conformité avec le Règlement européen sur la protection des données (RGPD).

Un faux anonymat, rétorquent des chercheurs de l’Inria (qui ne participent pas au projet) et du CNRS. Sur un site dédié, ces experts en cryptographie alertent sur les risques de détournement que comporte toute application de traçage des contacts, quels que soient ses prérequis techniques. Exemple : lors d’un entretien d’embauche, une entreprise pourrait utiliser un portable dédié pour émettre un crypto-identifiant auprès du candidat et être ainsi alertée s’il est testé positif plus tard.

Autre point de désaccord : le consentement libre et éclairé imposé par le RGPD pour ce type d’outils. S’il est respecté en théorie, du fait que le recours à l’application soit basé sur le volontariat, il peut être amputé en pratique. Ceux qui n’utilisent pas l’application pourraient être discriminés, dans leur accès aux tests, au lieu de travail ou aux transports. Un point sur lequel la Cnil demande des garanties.

Le fonctionnement du Bluetooth sur iOs et Android, un blocage à lever

Dernier frein et pas des moindres : l’efficacité du dispositif est remise en question par le fonctionnement du Bluetooth sur les smartphones iOS (Apple) et sur certains Android (Google). Pour éviter que des applications de publicité ciblées ne traquent les utilisateurs dans leurs déplacements, le Bluetooth n’émet des signaux que quand l’application qui le requiert est active et au premier plan du téléphone. Ce qui signifie que StopCovid ne marcherait que si l’utilisateur la garde au premier plan de son téléphone, et donc ne fait rien d’autre sur smartphone. De quoi entamer largement l’efficacité du dispositif. Cédric O a reconnu que le gouvernement cherchait à convaincre Apple de revenir sur ce point le temps de la pandémie. Si Apple ne se laisse pas convaincre, le fonctionnement de l'application serait remis en question.

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