Le soutien astucieux de l'État aux clients d'Airbus

L’État propose des reports de remboursement aux compagnies aériennes. Un dispositif utile mais qui ne coûtera pas les 3,5 milliards d’euros annoncés dans le plan de relance.

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Bpifrance Assurance Export vient d’assurer dix moyen-courriers d’Airbus pour la compagnie turque Pegasus Airlines.

Pas question de voir s’écrouler les 34 milliards d’excédents commerciaux de la filière aéronautique. Pour cela, il faut soutenir les clients d’Airbus : les compagnies aériennes touchées de plein fouet par l’écroulement du trafic. La France et ses partenaires européens proposent de sécuriser leurs trésoreries et d’assurer une continuité du financement des avions. Comment le système va-t-il fonctionner ?

L’État va-t-il mettre directement de l’argent sur la table comme l’a affirmé le ministre de l’Économie et des Finances Bruno Le Maire, en parlant de 1,5 milliard d’euros de moratoires de remboursement d’avions auquel s’ajoutent 2 milliards d’euros pour une hausse de garanties de Bpifrance Assurance Export – filiale de Bpifrance qui assure la gestion des garanties publiques à l’exportation – et un décalage de paiements de commandes ? Ces chiffres qui permettent de gonfler à 15 milliards d’euros le montant total du plan de soutien à l’aéronautique ne sont pas exacts… même si le dispositif reste incontestablement ingénieux.

L’appel aux garanties publiques

Pour soulager la trésorerie des compagnies aériennes, la première mesure imaginée est un moratoire sur les règlements d’avions déjà livrés qui donnent lieu à des remboursements, en général sur un rythme trimestriel. "Toutes les compagnies aériennes pourront reporter ces remboursements de douze mois. Cela représente un coût en trésorerie pour l’État de 1,5 milliard d’euros et un gain en trésorerie pour les compagnies aériennes de 1,5 milliard d’euros", a déclaré Bruno Le Maire, le 9 juin. En réalité, il n’y a pas de sortie de trésorerie pour l’État : il ne va pas se substituer aux compagnies et rembourser à leur place les banques prêteuses. Ce sont les banques créancières qui vont rééchelonner l’échéancier en reportant de douze mois le paiement du principal tandis que les intérêts, eux, courront toujours. Bpifrance Assurance Export continuera d’assurer les prêts des avions qu’elle a dans son encours, et a décidé de ne pas facturer de surprimes sur les Airbus. À ce stade, si les compagnies vont bien bénéficier d’une bouffée d’oxygène de 1,5 milliard, il n’y a pas de trésorerie à sortir pour l’État, mais une prise de risque accrue du soutien de la filière aéronautique, sur engagements déjà en portefeuille. Bercy et Bpifrance ont joué un rôle clé pour mettre autour de la table les banquiers, les assureurs-crédit, les compagnies en coordination avec l’Europe.

Ensuite, il faut éviter l’assèchement du financement des nouveaux avions. Au-delà de l’intervention des banquiers - car personne n’achète un avion comptant -, les assureurs-crédit publics (comme Bpifrance Assurance Export pour la France) et privés jouent un rôle clé. Car en cas de défaut de la compagnie, les banquiers se retournent vers eux pour récupérer leur mise. Jusqu’à maintenant, le secteur aéronautique faisait peu appel aux garanties publiques, car avec un trafic en hausse, les compagnies trouvaient facilement du répondant auprès des assureurs-crédit privés. « Aujourd’hui, avec des notes de crédit dégradées, la garantie publique va être beaucoup plus sollicitée pour assurer les financements bancaires. En 2019, sur toute l’année, nous n’avons garanti que sept avions. Nous pensons qu’en six mois, nous allons faire plus que ce que nous avions réalisé au cours des deux dernières années », témoigne le directeur général de Bpifrance Assurance Export, François Lefebvre.

L’institution vient déjà d’assurer ce printemps dix avions pour la compagnie Pegasus Airlines aux côtés des assureurs-crédit qui opèrent pour les États britannique et allemand. Le montant d’encours de prêts que Bpifrance Assurance Export peut encore garantir est de 40 milliards (elle en a 70 milliards en stocks). "On est loin de la limite", estime François Lefebvre. Cela laisse de quoi venir. Pour l’instant, il n’a pas été décidé de remonter ce plafond qui est fixé par le Parlement. Donc il n’y a pas non plus de décaissement supplémentaire particulier à prévoir.

Révision de l’accord sur les crédits à l’exportation

Le second levier pour continuer à financer les nouvelles commandes est plus une proposition qu’une décision. Il s’agit de revoir d’ici juillet prochain, l’accord sectoriel sur les crédits à l’exportation des aéronefs civils de l’OCDE (agréé par dix signataires : l’Australie, le Brésil, le Canada, la Corée, les États-Unis, le Japon, la Norvège, la Nouvelle-Zélande, la Suisse et l’Union Européenne). Celui-ci a instauré comme règle, pour une compétition juste, que les avions commencent à être remboursés à six mois. "Nous proposons à l’Union européenne de porter au sein de l’OCDE un assouplissement de tous les nouveaux achats d’avions Airbus, a expliqué Bruno Le Maire. Les compagnies pourront attendre jusqu’à dix-huit mois avant de commencer à rembourser leur crédit à l’exportation, au lieu des six mois habituels. Dix-huit mois au lieu de six, c’est un effort de trésorerie de l’État de 2 milliards d’euros, au minimum."

Là encore pas d’effort de trésorerie de l’État. Ce sont les banques qui vont allonger la maturité de leurs plans de financement, en calculant les nouveaux intérêts afférents au délai supplémentaire ; les assureurs-crédit publics européens vont aussi monter leur prime de garantie avec l’allongement des durées. Certes, l’assureur-crédit de l’État français prend un risque. En cas de défaut de paiement, si les garanties sont appelées, c’est lui qui réglera les prêts. "On ne peut exclure des pertes, mais si tout se passe bien et que les compagnies acheteuses retrouvent la santé, et remboursent leurs crédits, cette mesure serait neutre pour la trésorerie de Bpifrance Assurance Export et donc de l’État", éclaire François Lefebvre. Dans cette hypothèse, cela pourrait même rapporter un peu d’argent via le montant des surprimes.

Ce dispositif global est à même de satisfaire toutes les parties, car personne n’a intérêt à ce que les compagnies aériennes fassent faillite. Ni Airbus et ses sous-traitants, ni les banques qui perdraient un gros secteur de financements, ni les assureurs-crédit privés et publics qui paieraient la note. Au final, dans la stratégie de l’État, il y a deux bonnes nouvelles et une incertitude. Non, l’État ne va pas sortir 3,5 milliards d’euros tout de suite, oui les compagnies aériennes vont bien préserver leur trésorerie dans cette passe difficile. En revanche, si les remboursements de tous les avions qui vont être assurés par Bpifrance Assurance Export ne sont pas honorés, la facture pourrait s’élever au-delà de 2 milliards d’euros. Dans tous les cas, elle ne pourra pas aller au-delà de l’encours de garanties déjà autorisé à Bpifrance.

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