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Le geste technique industriel se met à l’e-learning

Grâce à la réalité virtuelle, se former à distance aux gestes industriels devient possible.

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Dessin e-learning geste technique

Avec le confinement, la formation à distance a explosé. Webinaires et cours en visioconférence se sont multipliés, pour apprendre à manager une équipe à distance (le hit de l’année 2020 !), se perfectionner dans un logiciel ou développer ses soft skills. Plus difficile, en revanche, de former à distance à la soudure, à la conduite d’un engin de levage ou au nettoyage industriel.

Le Syndicat national de la chaudronnerie, tuyauterie, tôlerie et maintenance industrielle (SNCT) a dû repenser la formation qu’il assurait sur un site nucléaire. "Nous avons divisé les groupes par deux pour qu’il y ait moins de stagiaires formés sur maquette dans la centrale, pendant que les autres travaillaient à distance sur des maquettes numériques", raconte Yolande Bufquin, la secrétaire générale du SNCT. Après cette expérience, de nouveaux modules pédagogiques ont été conçus pour la session de février 2021. "Il a fallu décomposer l’apprentissage technique, identifier ce qui pouvait se faire sur support numérique et ce qui devait se pratiquer sur site", détaille Yolande Bufquin.

Jumeaux numériques et webinaires

Les industriels veulent faire évoluer leurs systèmes pour les rendre plus matures. Apprendre à le faire sur des équipements réels serait trop coûteux

—  Laurent Champaney, directeur de l'École nationale supérieure d’Arts et Métiers

L’école d’ingénieurs Arts et Métiers a elle aussi cherché à maintenir son enseignement. Depuis plusieurs années, elle développe les jumeaux numériques de ses équipements techniques. "Les industriels veulent faire évoluer leurs systèmes pour les rendre plus matures. Apprendre à le faire sur des équipements réels serait trop coûteux", explique le directeur, Laurent Champaney. Les jumeaux numériques sont théoriquement accessibles à distance, mais nécessitent des logiciels et des moyens de calcul importants. Seule solution : utiliser des accès à distance en mode graphique, l’ordinateur de l’étudiant servant de simple écran. "Nous l’avons un peu fait pendant le confinement, mais il faut payer des licences coûteuses", indique Laurent Champaney. L’école a prévu des investissements sur cinq ans pour que les jumeaux numériques de tous ses campus soient accessibles à tous les élèves.

Pour ses clients électriciens, Schneider Electric a imaginé de nouvelles solutions de formation technique à distance pour remplacer les cours du Training institute. Pendant le confinement, il leur a proposé de suivre des webinaires réalisés par d’autres clients, coachés par l’entreprise, qui leur expliquaient des gestes techniques. "La parole des pairs, plus claire qu’une notice technique, a été extrêmement appréciée", se réjouit Stéphane Droxler, le directeur marketing home et distribution. De nouvelles vidéos tournées en octobre ont été ajoutées à la "bibliothèque" de webinaires. "Nos clients préfèrent choisir le moment où ils les visionnent, comme avec Netflix !" Le service home et distribution a aussi organisé une session de formation en direct depuis Grenoble (Isère), suivie dans six points de vente accueillant chacun une dizaine de clients et un commercial. Du matériel y avait été envoyé, sur lequel la formation à distance a pu s’appuyer. "C’est un modèle que l’on pourrait développer. Il permet de former plus de monde, notamment ceux qui sont isolés", souligne Stéphane Droxler.

Gants haptiques

On est capable, aujourd’hui, de dévisser un boulon en réalité virtuelle. Les infirmières n’arrivent pas encore à attraper une aiguille, mais presque!

—  Didier Duffuler, gérant d’Oreka Ingénierie

Ces solutions d’apprentissage technique à distance ont une limite : les personnes formées apprennent des gestes, mais ne les pratiquent pas elles-mêmes. La réalité virtuelle le permet, avec de plus en plus de précision. Grâce aux progrès réalisés sur les gants haptiques, il est désormais possible de sentir les objets touchés virtuellement. "On est capable, aujourd’hui, de dévisser un boulon en réalité virtuelle, précise Didier Duffuler, le gérant d’Oreka Ingénierie, qui développe des solutions de simulation numérique en 3D. Les infirmières n’arrivent pas encore à attraper une aiguille, mais presque !

Audace Digital Learning a conçu un programme de formation en réalité virtuelle pour les nouveaux arrivants du fabricant de pneus Bridgestone. "Avec les gants haptiques, on a la sensation de saisir le pneu, on peut le faire tourner, précise Jérôme Poulain, le directeur d’Audace. Dans une nouvelle version, pour Bridgestone Espagne, on a ajouté un tapis de marche, qui apporte l’impression de se déplacer." Pour les formations à l’utilisation d’extincteurs, l’entreprise propose même des diffuseurs d’odeurs « incendie » (version classique ou chimique…) et des murs radiants, qui diffusent de la chaleur.

Essor de la réalité virtuelle

La réalité virtuelle est elle-même une modalité de la formation à distance, puisqu’elle permet d’évoluer dans des environnements industriels sans y être. Une solution particulièrement intéressante quand il s’agit de sites dangereux. Audace Digital Learning a créé des formations en réalité virtuelle pour les salariés d’Orano qui nettoient les piscines nucléaires. Depuis la rentrée 2019, 200 lycées proposent aux jeunes en bac professionnel de chaudronnerie industrielle un outil de réalité virtuelle nommé CTM Virtual Xperience, développé par le SNCT et Oreka. La plate-forme technique de Total à Dunkerque (Nord) a été virtualisée, les élèves y apprennent à réhabiliter une ligne de tuyauterie ou à changer un déflecteur dans un ballon pression.

La formation en réalité virtuelle reste pratiquée dans des lieux équipés en matériel. "On nous demande de plus en plus de créer des outils qui peuvent être utilisés à distance, relève Jérôme Poulain. C’est la formation qui va jusqu’à l’apprenant, et non l’inverse." Avec la démocratisation des casques, dont le prix chute grâce au succès des jeux vidéo, chacun pourrait être amené à en avoir un chez lui, ou à s’en faire prêter par les organismes de formation. "Bientôt, les étudiants devront tous avoir un casque de réalité virtuelle comme ils possèdent, aujourd’hui, un ordinateur portable", prédit le directeur d’Arts et métiers.

Avant d’en arriver là, la réalité virtuelle permet de relier entre eux plusieurs lieux équipés. Le Conservatoire des arts et métiers (Cnam), qui est en train de concevoir plusieurs formations en réalité virtuelle, équipe tous ses centres régionaux. Ses stagiaires pourront un jour, depuis plusieurs centres, suivre un même cours, au même moment, dans un même univers virtuel. Autre projet : "Nous cherchons un plateau vide de 100 mètres carrés dans Paris, indique Thierry Koscielniak, le directeur national du numérique du Cnam. Nous voulons tester dès 2021 du location-based immersive learning, sur le mode du location-based entertainment", un lieu où plusieurs personnes équipées de casques de réalité virtuelle jouent ensemble à un même jeu vidéo.

Vidéo interactive et réalité augmentée

Les interactions avec le formateur et les collègues des autres entreprises sont très importantes en formation. Or elles sont limitées à distance

—  Yolande Bufquin, secrétaire générale du SNCT

Mais la démocratisation des casques ne suffira pas : la conception de modules de formation en réalité virtuelle reste coûteuse, réservée à quelques grands groupes tels que Danone, Total, Naval Group, Renault, la SNCF… D’autres méthodes d’immersive learning (apprentissage par l’immersion) pourraient gagner du terrain, comme la vidéo 360 degrés interactive. Un industriel filme lui-même avec une caméra 360 degrés un environnement industriel, puis y ajoute des points interactifs. Plus simple et moins cher que la réalité virtuelle, le film peut être visionné sans casque, mais est beaucoup moins interactif. Reste la réalité augmentée, encore très coûteuse. "Elle progresse beaucoup plus vite que la réalité virtuelle, car la demande est de plus en plus forte", affirme Didier Duffuler.

Personne ne croit que la formation à distance remplacera complètement la formation présentielle. Attaché au métier de soudeur qui a été le sien, Didier Duffuler raconte que les jeunes qui ont appris à souder grâce à la simulation se brûlent lorsqu’ils pratiquent le geste réel. "Les interactions avec le formateur et les collègues des autres entreprises sont très importantes en formation. Or elles sont limitées à distance", insiste Yolande Bufquin.

Pour Antoine Amiel, le PDG de Learn Assembly, la formation à un geste technique ne se réduit pas à une logique taylorienne, à l’apprentissage d’un mouvement. Elle nécessite une transmission de l’identité du métier, de sa culture, de son jargon. "Ça passe par le compagnonnage, auquel l’industrie est attachée", précise-t-il. Formation "in real life" et en ligne cohabiteront, forcément.

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