Banques et entreprises partagent le même constat. En matière de financement, la donne change. En particulier sur le marché de la dette obligataire, une source de financement complémentaire aux prêteurs bancaires pour de nombreuses sociétés. Hausse des taux directeurs de la Banque centrale européenne attendue pour l’été, inflation de 8,1% sur un an en mai dans la zone euro, tensions sur les chaînes d’approvisionnement, incertitudes liées à la guerre en Ukraine… « L’environnement financier général est bouleversé, constate Jean-Baptiste Giros, de la banque de financement et d’investissement de BNP Paribas, auprès de L’Usine Nouvelle. Nous entrons dans un nouveau paradigme donc les investisseurs sont un peu plus attentistes et plus naturellement orientés vers les bonnes qualités de crédits et les maturités plus courtes. »
« Nous traversons une période de transition », appuie Stéphanie Rousseau, présidente de la commission financements à l’Association française des trésoriers d’entreprise (Afte) et directrice trésorerie et financement de Saur, le troisième opérateur tricolore du marché de l’eau.
Faible volume d'émissions
Après le coup d’arrêt provoqué par l’éclatement de la guerre en Ukraine fin février, les émissions d’obligations par les entreprises ont repris petit à petit. Ces dernières semaines, des opérations d’envergure ont retenu l’attention des observateurs du marché européen. Fin mai, Volvo Cars a ainsi réalisé un emprunt obligataire «vert» de 500 millions d’euros pour financer sa R&D sur les groupes motopropulseurs de sa prochaine génération de voitures électriques. Quelques jours auparavant, Suez et Bouygues avaient levé respectivement 2,6 et 2 milliards d’euros grâce à des émissions obligataires. « Il n’empêche que le volume d’émissions est faible depuis le début de l’année. Certaines opérations récentes sont par ailleurs des opérations retardées », souligne Jean-Baptiste Giros.
Classés dans la catégorie « investissement » par des agences de notation, les deux groupes français disposent d’un bon profil de crédit. « Les sociétés de cette catégorie trouvent des financements sur le marché obligataire », confirme Stéphanie Rousseau. Mais les émetteurs sont confrontés à un marché à fenêtres. « L’émetteur procède à un go/no go afin d’évaluer l’opportunité de lancer l’opération. Celle-ci peut être décalée en fonction d’une actualité ou pour ne pas sortir le même jour qu’une autre entreprise du même secteur d’activité. Le contexte incite aussi à ne pas proposer un taux d'intérêt trop faible aux investisseurs », poursuit la représentante de l’Afte.

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« Pendant des années, les émissions obligataires ont été réalisées avec un niveau de confort élevé. C'est un peu moins le cas ces dernières semaines, il n'y a plus d'émissions faciles », relève Jean-Baptiste Giros. Dans l’attente des prochaines hausses de taux, certains investisseurs ne se précipitent pas sur les opérations actuelles.
Difficultés sur la catégorie spéculative
Ces hausses sont déjà intégrées par anticipation dans les taux proposés aux entreprises lors de leurs émissions. Elles marquentun durcissement en cours des conditions de financement. L'une des tranches du dernier emprunt obligatoire du groupe Bouygues propose un coupon de 2,25 % à 7 ans. Cet effet se combine par ailleurs à des spreads (prime de risque propre à chaque entreprise) élevés. « Une société notée BBB peut émettre à cinq ans avec un taux entre 2 et 3% aujourd’hui, contre moins de 1% il y a un an », illustre Stéphanie Rousseau, pour qui cela reste raisonnable. « Après une parenthèse avec énormément de liquidités sur le marché, c’est peut-être la période actuelle qui est normale », considère-t-elle. « Ces conditions obtenues sur les marchés ne sont pas le seul critère de décision pour lever de la dette, généralise Jean-Baptiste Giros. Il s’agit d’une équation plus générale qui prend notamment en compte la capacité des groupes à transférer tout ou partie de la hausse de leurs coûts, financement compris, dans leurs prix de vente. »
La vraie difficulté reste en tout cas pour les entreprises de la catégorie « spéculative », avec de moins bons profils de crédit. « Sur ces obligations à haut rendement (high yield), les investisseurs sont encore plus sélectifs et le marché est sans doute fermé pour certaines sociétés », indique Stéphanie Rousseau. Pour l'instant, ce type de marché est en effet très peu actif.
Des maturités plus courtes
Pour les entreprises qui arrivent à accéder au marché, des maturités plus courtes doivent aussi être envisagées. Des émetteurs se voient ainsi contraints de sortir à cinq ou sept ans plutôt qu'à huit ou dix ans comme ils l'espéraient initialement. Les maturités plus longues sont pourtant plus en adéquation avec les investissements de long terme des entreprises, par exemple sur la décarbonation.
Pour le moment, le durcissement des conditions est en revanche moindre concernant les NEU CP (Negotiable european commercial papers). Ces instruments de dette d’une maturité de un à trois mois en général permettent de financer le besoin en fonds de roulement, c’est-à-dire le décalage de trésorerie entre les encaissements et les décaissements. Au sein de l'Afte, on observe enfin les prémices d'une dégradation des conditions pour les emprunts bancaires dans certaines entreprises.



