Des millions de vaccins Pfizer, maintenus à -70 degrés, à distribuer dans un mois sur tout le territoire. Voilà l'équation logistique que s'apprête à résoudre le gouvernement, les agences régionales de santé, mais surtout les industriels et les spécialistes du transport. En première ligne, les professionnels du froid et des produits de santé dits thermosensibles. Avec un défi inédit, parvenir à cryogéniser autant de doses de vaccins durant plusieurs jours et en toute sécurité.
Une logistique suffisante pour la distribution, mais la conservation lors du transport reste à inventer
"Du côté de la distribution, il n'y a aucun problème, affirme Jean-Eudes Tesson, président de la Chaîne logistique du froid, une fédération de professionnels de la filière. Par rapport à la logistique à température dirigée, qui concerne aussi bien l'agro-alimentaire que les produits de santé, quelques millions de vaccins, c'est "peanuts"". Le problème est ailleurs. "Le transport et le conditionnement de ce type de marchandises n'est pas du tout le même que pour de l'alimentaire. La qualification, la validation et la certification sont beaucoup plus rigoureuses. Et donc la responsabilité pour les acteurs du froid".
La technique employée pose aussi problème. Si la technologie est connue, aucun produit sur le marché actuel n'est comparable. "L'essentiel des produits pharmaceutiques se conservent à une température située en 2 et 8 degrés, ce qui est le cas du vaccin pour la grippe, explique Gérald Cavalier, président du Cemafroid, un bureau international de certification de la chaîne du froid. Marginalement, il s'agit de produits maintenus à -20 degrés, et exceptionnellement à -70, comme le vaccin de Pfizer".
"La principale problématique, c'est l'emballage: des caissons réfrigérants, isolants, qui doivent résister aux variations de température sur plusieurs jours à -70 degrés, il y en a peu", résume Gérald Cavalier. "C'est le maillon de cette chaîne logistique à mettre en œuvre, confirme Jean-Eudes Tesson. D'autant que si les camions frigorifiques et les chambres froides existent déjà sur le marché, ces encaissements sur-mesure et hautement techniques restent à produire. "Sur le papier, nous maitrisons la technologie, assure David Stienne, directeur du laboratoire d'Atermétrologie, chargé de tester et de qualifier les produits chez Sofrigam, leader européen de l’emballage réfrigérant pour les produits de santé, notamment les vaccins. "Certains réactifs de vaccins sont soumis aux mêmes conditions, mais pas pour ces volumes, précise l'ingénieur. Nous travaillons actuellement sur un emballage spécial pour les vaccins Pfizer utilisant la carboglace [glace carbonique, ndlr] dans un contenant en polyurétane". Son laboratoire serait déjà en mesure de fournir une gamme permettant de maintenir la température entre à - 60 et - 80 degrés durant cinq jours. "Nous devrions être prochainement capable de monter à dix jours".
Problème de place et de durée
Autre défi à relever pour les professionnels de la filière, le temps de maintien à ces températures extrêmes, équivalent au temps de trajet et de stockage avant la vaccination. "Plus ce temps est long, plus la quantité de glace carbonique doit être importante, et plus les caissons prendront de place. Il faut impérativement que le trajet soit le plus court possible", avance Gilles Labranque, patron de Sofrigam. Par rapport à 6/8 degrés, le maintien à -70 prend 50 à 100% de place en plus, selon lui. Et chaque jour compte. "Une journée de plus et le caisson devra être 30% plus volumineux".
Des camions frigorifiques en renfort
La distribution des caissons devrait faire appel à des camions réfrigérés. "Ce sont les véhicules les plus adaptés, avance Gérald Cavalier, on gagnera en place et en durée de conservation, et cela allégera aussi les coûts." La carboglace est très sensible aux variations de températures extérieures. "Ça joue mécaniquement sur sa qualité, il ne faut surtout pas qu'elle passe de l'état solide à gazeux, ce qui se passe quand la température est de -56 degrés, détaille David Stienne. En résumé, si on place les vaccins dans un camion réfrigéré à - 20, l'écart n'est que de 50 degrés, s'il ne le sont pas, l'écart sera celui avec la température extérieure, et c'est beaucoup plus difficile à maîtriser".
Gandon, principal transporteur français de vaccins situé en Mayenne, qui dispose de onze dépôts, est en contact avec des centres logistiques dans tout le pays. "Les vaccins devraient arriver par avions dans de grands conteneurs, avance son président Léonard Forestier. Ils seront ensuite acheminés vers quelques centres régionaux, puis vers des hôpitaux ou des Ehpad. Le vaccin Pfizer se conserve cinq jours à une température en dessous de 5 degrés. Nous n'aurons aucun problème une fois sur place à les amener dans les centres spécialisés, mais il aura sûrement plusieurs passages dans des super-congélateurs avant administration". Le plus gros camion de sa flotte, un semi-remorque à température dirigée, dispose d'une capacité de 70 m3. "Nous pourrons y déposer environ 100 glacières, soit une dizaine de milliers de vaccins". Avec 1 million de personnes prioritaires et deux injections pour le vaccin de Pfizer – soit deux millions de doses – 200 semi-remorques seraient nécessaires pour fournir l'intégralité du territoire.
Un cahiers des charges à préciser
"Lorsque nous recevons une commande, le client nous fournit un cahier des charges. Là, nous faisons avec les informations de la presse, les normes que l'on connaît et ce que Pfizer a rendu public: la durée de congélation nécessaire, la température à maintenir par rapport à celle de l'extérieur, la taille et le nombre de produits par emballage voulus par le laboratoire", explique David Stienne. Dans ce cahier des charges, notamment, les informations sur le "profil chaud", comme on l'appelle dans le jargon, manquent encore.
Les contrats et des schémas plus aboutis devraient être dévoilés cette semaine. La Direction générale de la Santé (DGS) et Santé Publique France, les deux organes au cœur de la task force gouvernementale pour organiser la chaîne logistique, discutent notamment avec les maillons suivants de la chaîne. Les dépositaires pharmaceutiques sont les spécialistes de l’approvisionnement de médicaments en France et de la distribution aux établissements de santé et aux grossiste-répartiteurs. Forts de grandes plates-formes, ces derniers sont les grands spécialistes de la distribution de médicaments et de produits de santé sur l’ensemble du territoire et notamment en officines. Ils détiennent et opèrent environ 185 établissements de répartition pharmaceutique en France métropolitaine et sont capables de livrer chacune des 21 000 pharmacies deux fois par jour.
"Un marathon plutôt qu’un sprint" pour les grossistes-répartiteurs
Depuis deux semaines, les échanges sont nombreux avec le gouvernement et la DGS, confie Emmanuel Déchin, délégué général de la Chambre syndicale de la répartition pharmaceutique (CSRP) qui fédère les grossiste-répartiteurs. "Nous avons procédé à une démarche d’inventaire de tous les moyens de distribution à disposition pour assurer le déroulé de la campagne." Le premier enjeu sera de bien distribuer les premières doses de vaccins anti-Covid disponibles dans les 10 000 Ehpad en France pour vacciner les résidents et les personnels encadrants à risques, soit un public d’environ 1 millions de personnes. Sachant que, dans le cas du vaccin Pfizer et BioNTech, il est question de deux doses par personne, administrées à environ 21 jours d’intervalle.
Avec l’élargissement progressif des publics à vacciner, Emmanuel Déchin estime que le secteur se prépare « à un marathon plutôt qu’à un sprint ». Au printemps, les grossiste-répartiteurs avaient répondu présents pour la livraison de masques sanitaires en urgence, avec 700 millions de masques livrés en quelques mois, et des cadences qui avaient été portées rapidement de 10 à 50 millions d’unités par semaine. Pour le vaccin saisonnier contre la grippe, le secteur a aussi contribué au déploiement des doses, notamment ces dernières semaines. Il se tient donc prêt à remplir sa mission pour cette campagne de vaccination hors-norme. Tout comme les industriels de la filière. "Avant tout pour aider, car ce marché n'est pas une aubaine", assure Jean-Eudes Tesson.
Hubert Mary, avec Julien Cottineau



