Henry-Olivier Mattout, le directeur des achats de Winoa, n’en voit pas le bout. Depuis un an, cette ETI productrice d’aciers spéciaux, qui consomme, avec huit sites dont trois en Europe, plus de 80 gigawattheures d’électricité et 50 de gaz en France, est en appel d’offres permanent pour son énergie. «Nos fournisseurs sont complètement déstabilisés. L’un d’eux, en Espagne, a envoyé l’an passé un courrier disant “Soit on change la formule du contrat, soit on arrête de vous livrer”, explique le dirigeant. Aujourd’hui, la première difficulté est d’obtenir des offres. »
Il a dû solliciter 18 fournisseurs pour l’approvisionnement en gaz de ses usines françaises avant de signer un contrat pour 2023. «Les négociations s’arrêtaient car soudain le PDG décidait de ne plus prendre de nouveaux clients. Pour 2024 et 2025, c’est un cauchemar», précise-t-il. Il est pourtant chanceux car il a des contrats pour 2023 pour tous ses sites, ce qui n’est pas le cas de tous les industriels. Les fournisseurs craignent des impayés, malgré les appels réitérés du gouvernement à utiliser le guichet unique des subventions.
Peu de miracles à attendre pour le gaz
«Beaucoup ne remettent pas d’offre en dessous d’une certaine notation financière», confirme Julien Teddé, le directeur général du courtier Opéra Énergie. L’annonce d’une garantie d’État sur les défauts de contrat pourrait faire baisser la pression. Alors, concrètement, vaut-il mieux signer tout de suite ou attendre ? Acheter à court ou à long terme ? À prix fixes ou indexés sur les marchés ? Pour Charlie Évrard, le président de Mon courtier énergie, il faut différencier gaz et électricité. «Pour le gaz, il y a peu de miracles à attendre. Le marché est tendu au niveau mondial et le remplacement par du GNL n’est pas facile. Le prix risque de rester élevé.»
Pour cet hiver, les réserves européennes sont remplies, mais les observateurs estiment que sans gaz russe, la situation s’aggravera l’an prochain. La hausse étant partie pour durer, autant limiter la casse avec un contrat de long terme à prix fixe. Les cours du gaz s’élevaient, fin octobre, à 153 euros par mégawattheure pour 2023, 120 euros pour 2024 et 84 euros pour 2025. « Le prix pour 2025 est quatre fois plus élevé qu’avant la crise, mais deux fois moins qu’en 2022 sur le marché spot », rappelle Charlie Évrard. Panacher est aussi possible, avec une partie d’achats à prix fixe pour la production de base et une autre indexée sur le spot, si l’on peut faire varier sa production selon l’écart entre prix de l’énergie et coût de revient.
L’indexation des prix, solution de court terme
Pour l’électricité, au-delà de l’offre et de la demande, entrent en jeu des questions réglementaires et politiques, comme le niveau de l’Arenh (accès régulé à l’électricité nucléaire historique), le découplage des tarifs de l’électricité et du gaz, la capacité de l’Union européenne à plafonner le cours du gaz et le redressement des capacités nucléaires de la France.
«Ne signez pas tout de suite, ce n’est pas le bon moment», a conseillé Emmanuel Macron aux entrepreneurs, le 6 octobre à Paris. Cependant, pour bénéficier du tarif Arenh, il fallait avoir début novembre un contrat pour 2023. La laiterie LSDH, dans le Loiret, n’est plus, pour la première fois, sous contrat à prix fixe : «Une partie de la consommation est au tarif Arenh, l’autre au prix spot, que l’on peut activer en calendaire ou au trimestre», explique Emmanuel Vasseneix, son dirigeant. Son taux d’Arenh est d’environ 40 %, mais en 2022, sa facture est passée de 10 à 22 millions d’euros et pourrait atteindre 45 millions l’an prochain.
«Le contrat indexé est une solution de court terme, avertit Charlie Évrard. Si l’on parie sur le succès des efforts européens, on peut attendre un peu pour acheter pour 2024 et 2025.» Un compromis européen pour gérer la crise énergétique est urgent. « Pour l’année prochaine, nous gardons une partie d’achats flottants et devrons moduler l’activité en fonction du signal prix. À 2 000 euros le mégawattheure, nous arrêterons probablement de produire », confie Henry-Olivier Mattout, qui a prévu de déporter une partie de sa production sur son site espagnol, déjà bénéficiaire d’un découplage des prix de l’électricité et du gaz.



