Derrière les bâtiments en béton brut de l'Ecole centrale de Nantes (Loire-Atlantique), un petit catamaran monté sur des roues est posé sur l'herbe. Avec ses caissons métalliques assis sur le pont, ses câbles apparents et sa haute cheminée noire, le drôle d'engin attire les regards. Derrière leurs ordinateurs, les yeux levés au-dessus de leurs écrans, deux étudiants attendent les consignes. "Tu peux faire tourner le rotor?", demande Aurélien Babarit, le fondateur de Farwind Energy. La cheminée noire se met à pivoter sur elle-même. "Maintenant, inverse le sens de rotation".
Ce curieux catamaran trafiqué, c'est celui de Farwind Energy, start-up fondée à l'été 2020. Spécialisée dans les énergies renouvelables, la petite structure réunissant une dizaine de chercheurs et d'étudiants, a présenté vendredi 2 juillet le premier démonstrateur de son navire hydrolien.
"Le rotor Flettner utilise la force du vent pour faire avancer le navire, décrit l'ingénieur, l'hydro-générateur installé sous la coque freine le mouvement du bateau et l'inertie produit de l'électricité. Nous l'avons testé la semaine dernière, ça marche!" Fort de ce premier succès à l'échelle 1/14ème, Farwind voit grand: construire un premier navire hydrolien de 80 mètres d'ici 2023.
Hubert Mary (Le rotor Flettner qui permet de faire avancer le bateau grâce à la force du vent. Crédit: Hubert Mary)
Cap sur la haute mer
"Notre ambition est d'aller chercher l'énergie éolienne là où elle est la plus abondante, en haute mer, détaille Arnaud Poitou, président de Farwind Energy. Aujourd'hui, il n'y a aucune technologie qui permette d'aller chercher le vent au-delà de 100 kilomètres des côtes. Nous voulons développer la troisième génération d'éoliennes". Une affirmation corroborée par une étude de l’Agence internationale de l’énergie, qui estime que 80% du potentiel de l’éolien se trouve en mer.
Depuis 2020, la start-up fait partie d'un incubateur réunissant Centrale Nantes, l’école de commerce Audencia et l’Ecole nationale supérieure d’architecture de Nantes. Un statut qui lui a permis d'obtenir des premiers financements et d'avancer sérieusement. "Nous avons reçu 500 000 euros de Bpifrance et de la Région Pays de la Loire et 500 000 euros de partenariats privés, précise Arnaud Poitou. "Nous espérons récolter 9 millions d'euros via des premières commandes d'ici à 2023 et 9 autres millions de financement public".
Assez pour construire son premier modèle de 80 mètres, "avant de ramener le coût de fabrication autour de 10 millions d'euros pour chaque navire, une fois la technologie industrialisée". Pour réaliser des économies d'échelle, la start-up souhaite faire naviguer des flottes de navires hydroliens, télé-opérés par groupes de quatre via un navire accompagnateur.
Hubert Mary (La batterie du démonstrateur. Crédit : Hubert Mary)
10 gigawattheures par an
Pour Aurélien Babarit, la force du projet tient à la capacité d'adaptation en fonction des conditions climatiques et des besoins en énergie: "L'équipage à bord du navire accompagnateur déplacera sa flotte en fonction des zones de vent et pourra s'occuper de l'entretien et surtout, il n'a besoin d'aucune infrastructure." Un avantage par rapport aux fermes d'éoliennes flottantes, dont les projets fleurissent en Europe, notamment en Ecosse avec le pétrolier norvégien Statoil et bientôt en Méditerranée avec Total.
"Nos bateaux pourront aussi s'éloigner des côtes bien plus que les éoliennes flottantes", implantés à une profondeur maximale de 60 mètres. "Ces technologies sont complémentaires. Nous nous positionnons pour l'instant sur des territoires ayant de faibles besoins en électricité, comme les îles des Caraïbes", ajoute l'entrepreneur. Farwind Energy estime que son navire disposera d'une puissance de 2,5 mégawatts (MW), soit 10 gigawattheures (GWh) d'électricité par an ou 800 kilos d'hydrogène par jour.
Trois modes de stockage
Pour rendre son projet plus attractif, Farwind Energy veut proposer trois versions du navire. "Nous pourrons stocker de l'électricité grâce à des batteries, produire de l'hydrogène en s'appuyant sur l'électrolyse ou du biocarburant liquide comme le méthanol", détaille Arnaud Poitou. Différentes énergies qui demanderont leur propre logistique de stockage.
"Les batteries devront être déplacées sur un tanker chaque jour pour rejoindre le littoral, l'hydrogène pourra être stocké à la semaine et le biocarburant pendant plusieurs mois". Pour la partie hydrogène, la start-up travaille avec Naval Group, qui développe des moteurs de sous-marins alimentés par l'hydrogène vert. Quant aux batteries, elle dit s'être rapprochée de Verkor, qui planche sur un projet d'usine de batteries en France d'ici à 2026…



