L’Usine Nouvelle.- En 2021, les demandes de brevets européens déposées par la Chine ont augmenté de 24%, plaçant le pays à la quatrième place derrière les Etats-Unis, l’Allemagne et le Japon (comme l'année dernière). Était-ce prévisible ?
Yann Ménière.- Les chiffres de 2021 sont le fruit de deux forces : l’effet conjoncturel de la crise du Covid-19 se dissipe et les tendances de long-terme reprennent le dessus. Ce qui est frappant, c’est la continuation de l’innovation dans les technologies digitales [au premier rang, avec 15 400 demandes de brevets, en croissance de 9,4%] et l’explosion des demandes venues de Chine. C’est une accélération spectaculaire, qui confirme aussi le leadership chinois dans les technologies numériques, comme les communications ou l’intelligence artificielle (IA).
Les demandes de brevets relatifs à l’analyse d’images, par exemple, font +15% dans le monde mais +99% pour la Chine ! Concernant l’apprentissage automatique, [un domaine de l’IA], c’est +46% pour la Chine contre +9% en moyenne. L’autre leçon, c’est le retour de Huawei en tête des premiers déposants, aux côtés de LG et de Samsung, qui montre que l’innovation numérique est dominée par un petit nombre d’acteurs très puissants en Asie de l’est… C’est la première année où les demandes de brevets européens combinées de la Chine, de la Corée du Sud et du Japon excèdent celle des Etats-Unis, et c’est sans doute parti pour durer.
OEB Alors que le Japon reste stable dans les demandes de brevets européens, la Corée du Sud et la Chine connaissent une croissance soutenue...
Les Etats-Unis restent à la première place. Pourquoi les Gafam ne sont-ils pas plus haut dans les classements ?
Ce sont des grands déposants dans le numérique. Mais ils sont positionnés sur les couches de service, au contact direct des consommateurs. C’est bien pour capter de la valeur, mais les couches deeptech, d’où viennent les brevets, viennent plutôt des entreprises de semi-conducteurs, d’électronique, de technologies de communication ou d’IA… Si les Gafam en sont surtout utilisateurs, les entreprises qui créent les briques technologiques sont souvent asiatiques, mais aussi européennes dans le cas d'Ericsson et de Nokia.
Quel a été l’impact du Covid-19 sur l’innovation ?
Il est peut-être un peu tôt pour faire le bilan, car les cycles d’innovation sont assez longs. Mais ce que suggèrent les données de brevets, c’est que les effets de fluctuation des demandes au gré des confinements ont été principalement transitoires. Les tendances de fond restent stables, car l’investissement dans l’innovation se fait à long-terme.
Il n’y a donc pas de réorientation sectorielle vers un “monde d’après” ?
Dans une certaine mesure si, mais on peut dire qu’avant le Covid-19, trois tendances préparaient déjà le monde d’après. La montée en puissance des technologies numériques, d’abord, a été accélérée par la crise, qui nous a fait basculer dans le virtuel.
Ensuite, l’innovation dans la santé, qui était une tendance de long terme, s’est renforcée. Cela concerne bien sûr les vaccins, mais aussi un large éventail de thérapies, d’appareils médicaux, ou encore de systèmes de prévention et de désinfection par exemple [ces technologies ont cru de 6,9% en 2021 après une croissance de 8,3% en 2020].
La dernière tendance c’est la crise actuelle de l’énergie, qui rappelle la transformation climatique d’un certain nombre d’industries, à commencer par l’automobile. On observe plutôt une baisse des demandes dans ce secteur, mais si on regarde les catégories sous-jacentes, c’est une transformation. La conduite hybride et le contrôle, soit le véhicule autonome, augmente de 23% tandis que la propulsion électrique fait +16%. A l’inverse, on voit une baisse des demandes liées au moteur à combustion. En France, on peut aussi citer une augmentation dans le domaine des trains (+4%) et de l’aviation (+25%) avec une grosse performance de Safran. Très certainement vers un modèle d’avion plus sobre.
OEB Parmi les secteurs en croissance : le numérique et les technologies de l'information, mais aussi les technologies énergétiques et les transports.
Que peut-on dire sur la position de la France, qui reste à la cinquième place ?
La France avait fait une bonne performance en 2020 et là ça se tasse un peu. Elle continue de déposer dans ses domaines de force que sont l’automobile, l’aéronautique et les transports. Dans les technologies médicales en revanche, on observe un recul de 3% des demandes, alors que ce secteur est le deuxième du classement et traditionnellement innovant. Enfin, on voit une montée de l’informatique à la troisième place, avec +5,5%.
Quel paysage se dessine sur les technologies vertes ?
C’est une catégorie diffuse. On voit des investissements sur la soutenabilité partout depuis plusieurs années, avec une forte hausse (+5,7%) des demandes liées à l’électricité et l’énergie, dans laquelle se distinguent des acteurs comme Siemens ou ABB . Ce sont aussi des technologies dans lesquelles la Chine dépose un nombre significatif de demandes de brevets à l’OEB. L’énergie et les équipements électriques forment d’ailleurs le troisième secteur sur le podium des demandes de brevets.



