Enquête

La montée en puissance de l'actionnariat salarié dans les entreprises industrielles

Renault, Veolia... De nombreuses grandes entreprises explorent les voies d’une démocratisation de l’actionnariat salarié. Mais tout reste à faire dans les ETI et les PME.

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Atteindre 10 % du capital détenu par les salariés d’ici à 2030, c’est l’objectif du groupe Renault.

En matière d’actionnariat salarié, la France a de l’avance. En 2021, le pays arrivait en tête du classement européen pour la part du capital des plus grandes entreprises détenue par les salariés ordinaires, à 3,5 %. Et en 2020, selon l’Insee 17,2 % des entreprises d’au moins 1 000 collaborateurs ont procédé à une opération d’actionnariat salarié. Mais le ministre de l’Économie Bruno Le Maire veut aller plus loin. Il a fixé un objectif de 10 % d’actions des grandes sociétés détenues par les collaborateurs, un niveau que la Fédération française des associations d’actionnaires salariés (FAS) espère pour 2030. Pour les entreprises, l’enjeu est de démocratiser cette pratique. L’élargir à tous les publics, et plus seulement au management et aux cadres, apparaît d’ailleurs d’une actualité primordiale en plein débat sur le partage de la valeur.

Décote sur la valeur de l’action, abondement, actions gratuites… Les industriels mobilisent ces outils classiques tout en faisant preuve d’ingéniosité. Chez Renault, le directeur général Luca de Meo a fait sien l’objectif des 10 % d’ici à 2030. En fin d’année 2022, le constructeur a mené pour la première fois un plan d’actionnariat salarié qui ne résultait pas de l’obligation de réserver aux salariés 10% des actions dans le cadre d’une cession de participation par l’État. À la clé, entre autres : l’attribution remarquée de six actions gratuites à 95 400 salariés sur 111 000. De quoi faire passer la part du capital détenu par les collaborateurs de 3,61 % à 4,7 %. «L’idée était véritablement de s’adresser à tous les salariés du groupe», explique Alexandre Perrod, le directeur rémunérations et avantages sociaux du groupe.

Rendement garanti de 4%

La part du capital de Veolia – une entreprise d’environ 220 000 salariés dont plus de 80 % de cols bleus – à la main des salariés est, elle, passée de moins de 2 % en 2018 à 6,5 % fin 2022. «L’objectif est que le plus de gens possible souscrivent, même si ce sont de tout petits montants», a expliqué sa directrice générale Estelle Brachlianoff. Pour y parvenir, Veolia propose une option rassurante en plus de son dispositif classique. «Dans cette formule, l’apport personnel et l’abondement de l’entreprise sont garantis en capital pour toute souscription. C’est très important pour notre public», précise Isabelle Quainon, DRH adjointe de Veolia. En 2023, le gestionnaire de l’eau et des déchets va ajouter un rendement annuel garanti de 4 %. «Les salariés ont confiance dans notre projet, mais certains ne surveillent pas l’évolution du cours de l’action au jour le jour», justifie la DRH adjointe.

Pour les multinationales, le sujet s’étend au-delà des frontières françaises. «Dans des pays tel le Maroc ou la Turquie, attribuer des actions gratuites était bien plus simple que de demander à des salariés d’investir pour être récompensés par la croissance du groupe dans cinq ans», assume Alexandre Perrod. L’industriel de l’optique EssilorLuxottica a quant à lui opté pour un plan conçu pour l’international. Afin de surmonter l’illettrisme de certains ouvriers en Chine ou au Brésil par exemple, l’entreprise permet à ses salariés de cocher le nombre d’actions souscrites dans un tableau, ce dès une demi-action. Mais les réglementations restent trop contraignantes dans certains pays.

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Des effets sur la gouvernance

La quête de toujours plus d’actionnariat salarié a des conséquences sur la gouvernance. En France, les sociétés anonymes de droit français d’au moins 1 000 salariés et de 5 000 si leur siège est à l’étranger, dont 3 % du capital est détenu par les collaborateurs, doivent assurer la représentation des salariés actionnaires à leur conseil. Chez EssilorLuxottica, l’association Valoptec, qui regroupe 30 000 des 86 000 actionnaires salariés et retraités du groupe, organise une assemblée générale en amont de celle du groupe pour se prononcer sur la politique RH et les résolutions à venir. «Quand le taux d’approbation est un peu moins fort, c’est une bonne opportunité pour renforcer le dialogue avec la direction générale», note Virginie Mercier-Pitre, sa présidente. Le spécialiste de l’habitat Cetih, au statut de SAS, n’avait pas l’obligation d’accueillir un représentant des salariés actionnaires à son comité stratégique. C’est pourtant le cas dans cette ETI. «Les situations qui nécessitent de faire des réglages remontent beaucoup mieux ainsi», estime le PDG François Guérin.

Alors même que bon nombre de professionnels citent la récurrence des campagnes d’actionnariat salarié comme un atout pour sa diffusion, leur coût reste un frein à un déploiement plus large. «Nous n’avons pas mené de campagne les deux dernières années car nos possibilités financières ont été plus limitées dans un contexte très inflationniste», observe Bernd Homann, le DG France de l’ETI d’agroalimentaire Cérélia. Parfois, ce sont les salariés qui ont d’autres priorités financières.

Des progrès à faire dans les PME et ETI

«Tout est à faire en ce qui concerne les petites et moyennes entreprises», reconnaît sans détours Loïc Desmouceaux, le président de la FAS. Selon les calculs d’Equalis Capital, une société de gestion spécialiste de l’actionnariat salarié dans les plus petites entreprises, seules 4% des ETI non cotées et une proportion négligeable de PME ont développé cette pratique. Un problème culturel persiste avec une génération de dirigeants d’entreprises réticents à ouvrir leur capital. Des craintes existent sur le statut du salarié actionnaire, sans parler des lourdeurs administratives. «Beaucoup de dirigeants s’inquiètent du jour où il y aura besoin de gérer des sujets compliqués, comme une rupture de contrat, avec un salarié également actionnaire», observe François Guérin.

Les opérations de rachat de PME et d’ETI non cotées avec effet de levier (LBO), qui associent déjà les managers au capital, font figure d’occasions intéressantes pour diffuser l’actionnariat salarié. «Mais il n’y aura pas de décollage tant que France Invest ne sera pas moteur, regrette Jean-Philippe Debas, le président d’Equalis Capital. On compte environ 15 fonds d’actionnariat salarié créés dans le cadre de LBO chaque année, à comparer avec un univers de 400 opérations.» Peut-être que le débat actuel sur le partage de la valeur changera la donne. 

La comptabilité de l’actionnariat salarié suscite des inquiétudes

Chez EssilorLuxottica, on compare ce changement à une « belle épine dans le pied » en vue d’atteindre l’objectif de 10 % du capital des grandes entreprises détenu par les salariés. La directrice générale de Veolia, Estelle Brachlianoff, redoute de son côté une sorte de « retour en arrière particulièrement dommageable » pour l’actionnariat salarié en France. En septembre dernier, l’Autorité des normes comptables (ANC) a rendu caduque une méthode de valorisation de la décote d’incessibilité appliquée dans leurs comptes consolidés en normes IFRS des grandes entreprises cotées. Cette décote permettait aux sociétés de minorer le coût de l’avantage accordé aux salariés dans leurs comptes, en raison du blocage imposé des sommes versées pendant plusieurs années. La décision de l’ANC fait « flamber artificiellement le coût des mécanismes d’actionnariat salarié », regrette-t-on chez EssilorLuxottica. Nul doute que les entreprises tenteront de changer la donne face à ce qui s’apparente à un gros frein pour le développement de la pratique en France. 

 

Une marge de progrès importante

  • Part du capital détenu par les salariés du CAC40 en 2020 : 3,3 %
  • Part des entreprises de 10 salariés et plus ayant réalisé une opération d’actionnariat salarié en 2020 :

- Tous les secteurs 1,3 %

- Industrie 1,5 %

Source : benchmark fas 2022, Dares

 

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