Enquête

La France cherche où mettre ses usines

Pour se réindustrialiser, la France va devoir accueillir une vague de nouvelles usines. Entre raréfaction du foncier, contraintes environnementales et réglementations, la tâche ne sera pas si facile.

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À Demangevelle (Haute-Saône), Poujoulat a installé son usine de bois sur une friche fermée depuis une quinzaine d’années.

«L'État dépense des milliards d'euros pour soutenir la réindustrialisation. C'est génial. Mais où va-t-on mettre toutes ces usines demain, si plus personne n'a de foncier disponible ?», fait mine de s'interroger Virginie Carolo-Lutrot, la présidente de la communauté d'agglomération normande Caux Seine (Seine-Maritime). Sur son territoire, la zone industrielle de Port-Jérôme 2 affiche complet, depuis que le chimiste américain Eastman a décidé d'y implanter sa plus grande usine de recyclage plastique en 2025. Des négociations sont déjà bien avancées avec deux autres entreprises pour occuper les ultimes hectares disponibles. Et après ? La collectivité a déjà acheté 110 hectares de terrain pour développer un Port-Jérôme 3. «Sauf qu'avec le Zéro artificialisation nette, je vais devoir abandonner ce projet», se désole l'élue.

L'objectif de Zéro artificialisation nette, créé par la loi Climat et résilience, accentue les pressions sur le foncier. D'ici à 2030, les collectivités locales vont devoir réduire par deux leur consommation de terres agricoles, qui dépassent les 20 000 hectares par an actuellement, avant d'arriver à zéro en 2050. La raréfaction des terrains rattrape les entreprises. Les deux tiers des parcs d'activités économiques existants devraient arriver à saturation en 2025, d'après une récente enquête menée par Intercommunalités de France, le Cerema et la délégation des Territoires d'industries. Et autant ont dû refuser des implantations sur leur territoire.

De quoi compliquer le retour des usines encouragé par le gouvernement. Car, dans le même temps, les besoins de l'industrie augmentent. «On avait perdu de vue les enjeux fonciers parce que l'industrie ouvrait moins d'usines. La tendance s'est inversée avec un foisonnement d'extensions, de projets nouveaux qui consomment de l'espace», souligne Vincent Moulin Wright, le directeur général de France industrie, qui prépare des propositions concrètes après avoir été alerté par des start-up industrielles.

Avec 4 % des terres artificialisées, l'industrie grignote de toute façon beaucoup moins d'espace que le logement ou les infrastructures de transport. Pour les collectivités, il ne sert à rien d'opposer constructions résidentielles et zones industrielles. «Nous allons avoir 3 000 nouveaux emplois dans le territoire et 8 000 salariés dans les futurs chantiers des EPR de Penly tout proche. On ne sait pas réindustrialiser sans créer de logements», reprend Virginie Carolo-Lutrot. Même si les contraintes se durcissent, «la France a encore beaucoup de foncier disponible», relativise Lucas Chevrier, chargé d'études pour Intercommunalités de France. Mais il n'est pas forcément au bon endroit ni à la bonne superficie. Dans les territoires désindustrialisés du nord et de l'est de la France, les emprises des anciens sites pourraient accueillir les nouvelles industries.

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Nous avons visité nos premiers terrains avant même que Verkor soit créé

—  Sylvain Paineau, cofondateur

Les terrains de plus de 100 hectares sont rares

Mais pour attirer les entreprises, il faut aussi des crèches, des transports publics, l’accès aux réseaux haut débit, voire à des laboratoires de recherche… «Ce qui fait la différence, c’est l’écosystème territorial : lorsque les élus locaux ont réfléchi à leur stratégie et qu’ils ont travaillé en amont sur l’acceptabilité des projets auprès des populations…», pointe Guillaume Basset, l’adjoint à la déléguée générale aux investissements étrangers de Business France. Le déficit de la France le plus criant, c’est le terrain de plus de 100 ou 200 hectares, très recherché par les méga-usines de batteries ou de semi-conducteurs. «Nous avons visité nos premiers terrains avant même que Verkor soit créé. Nous savions que ce serait l’un des sujets clés de notre projet», reconnaît Sylvain Paineau, le cofondateur de la start-up, qui a passé au crible une quarantaine de sites possibles en France, en Espagne et en Italie pour installer sa gigafactory de batteries électriques.

Parmi ses priorités, Verkor cherchait un site de 150 hectares, expurgé de toutes les enquêtes préalables et surtout facile à raccorder au réseau électrique. «Pour des sites énergivores comme le nôtre, le délai d’intervention de Réseau de transport d’électricité (RTE) peut dépasser trente-six mois. Or, nous voulons être opérationnels en 2025», pointe Sylvain Paineau, entre deux trains des Hauts-de-France vers le siège de Grenoble. C’est ce qui a joué – avec les subventions déroulées par les collectivités – en faveur de Dunkerque (Nord), où Verkor va bâtir son usine sur 80 hectares, avec une extension possible de 70 autres. À côté, des fournisseurs de composants de la batterie pourront plus tard s’installer aussi.

Sur le grand port de Dunkerque, les réserves foncières ne sont pas un problème. L’État a acquis une vaste bande littorale pour le développement de l’industrie. De quoi offrir un renouveau à la ville, appuyé par la mobilisation en bloc des collectivités locales. «On ne doit pas juste mettre à disposition des terrains. Notre stratégie est d’anticiper au maximum les besoins des industriels pour l’hydrogène, le transport de CO2, la formation, l’acceptation des populations... C’est la stratégie des ports belges depuis longtemps», pointe Rafael Ponce, le directeur général des services de la communauté urbaine, dont le territoire profite aussi de la saturation du port belge d’Anvers tout proche. Pour renforcer son attractivité, la collectivité va construire un réseau de chaleur fatal sur zone, et réfléchit aux mobilités douces jusqu’aux usines.

L’étalement urbain, c’est fini !

Une méthode que la France va encore devoir approfondir. Faute d’avoir travaillé assez, le pays a vu lui échapper des projets stratégiques ces dernières années. L’américain Intel a préféré filer à Magdebourg, en Allemagne, alors que la France avait proposé Châteauroux (Indre). L’épisode a réveillé les pouvoirs publics. Business France a recruté une personne pour identifier les réserves foncières afin d’attirer les industriels étrangers. Un appel à projet a été lancé pour faire émerger ces sites de plus de 300 hectares. Moins d’une demi-douzaine ont été identifiés. «Il faut améliorer la connaissance de l’offre et de la demande. On ne sait pas précisément où sont les réserves disponibles de l’État, des collectivités locales, des foncières, mais aussi des grandes entreprises», plaide Vincent Moulin Wright.

Collectivités et industriels vont devoir imaginer une nouvelle façon de gérer le foncier, plus sobre. «Depuis quarante ans, c’était simple : quand on avait besoin de terrain, on faisait de l’étalement urbain. Il va falloir changer de logiciel», résume Sébastien Sémeril, le vice-président de Rennes Métropole. L’agglomération, qui a racheté progressivement les 50 hectares libérés par l’usine Stellantis de La Janais à Chartres-de-Bretagne, prévoit d’y accueillir uniquement des entreprises de la mobilité électrique ou des solutions innovantes pour la construction. Mais pas de logistique.

Prendre de la hauteur

Les collectivités locales se trouvent en position de force pour choisir leurs activités, mais aussi imposer leurs critères architecturaux et d’urbanisme. Pour densifier, les usines devront prendre de la hauteur. Les réflexions bourgeonnent. Mais toutes n’ont pas encore fait leur révolution. «Beaucoup de plans locaux d’urbanisme limitent encore à 12 mètres la hauteur des bâtiments. Il faudrait aller au-delà, jusqu’à 20 mètres», plaide Georges Lingenheld, le patron du club des ETI du Grand-Est. À Port-Jérôme, l’agglomération pense à des bâtiments modulables et incite les industriels à partager leurs parcelles avec d’autres entreprises.

Les industriels vont aussi devoir évoluer. Beaucoup disposent de réserves foncières, en prévision de futures extensions. «Cela ne sera plus forcément possible si on veut densifier», pointe Sébastien Sémeril. Alors que les prix du foncier augmentent, «on pourrait réfléchir à des solutions fiscales pour limiter cette rétention foncière et encourager les entreprises à céder certains terrains», réfléchit la sénatrice Sophie Primas.

Pour les industriels, les délais d’implantations à rallonge sont au moins autant un frein que la raréfaction du foncier. En France, obtenir toutes les autorisations pour ouvrir une usine prend dix-sept mois en moyenne, contre douze en Allemagne et six en Pologne, selon le rapport Guillot, remis à Bercy en mars 2022. C’est pour répondre à ces difficultés que 127 sites industriels clés en main ont été labellisés depuis 2020. Avec la promesse pour les investisseurs de n’avoir plus qu’à obtenir le permis de construire et les enquêtes environnementales spécifiques au projet pour démarrer. Un progrès. «Il faut veiller à ce que le label soit bien clés en main», reconnaît toutefois Guillaume Kasbarian, le président de la commission économique de l’Assemblée nationale. «Mais même lorsque vous avez toutes vos autorisations, vous n’êtes pas à l’abri de problèmes supplémentaires», peste Frédéric Coirier. Le PDG de Poujoulat a installé son usine de bois en Haute-Saône sur une friche fermée depuis une quinzaine d’années. «Une grenouille a été vue près de l’usine pendant la dépollution. Résultat, ma friche a été reclassée en zone humide, ce qui signifie enquête, expertise et compensation», grogne l’industriel, leader européen de la fumisterie. Et deux à trois mois de retard sur le plan.

Le gouvernement prévoit d’accélérer encore les procédures administratives. «Il faut anticiper en même temps l’installation des équipements pour que les industriels soient tout de suite opérationnels, comme l’accès aux réseaux d’eau, ou ceux de chaleur», plaide Guillaume Basset, qui y voit un axe de progression important de la France par rapport à l’Allemagne et à la Pologne. Cela nécessite de sérieux investissements de la part des collectivités. 

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Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3713 - Décembre 2022

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