Les silhouettes rouillées des hauts-fourneaux de Florange (Moselle) dominent toujours la vallée de la Fensch. Mais leur temps est compté. Leur déconstruction par ArcelorMittal devrait être achevée d’ici à deux ans. Le maire (LR) de la petite cité lorraine, Rémy Dick, ne les regrettera pas. « On a voulu nous transformer en symbole de la désindustrialisation. Cela nous a coûté dix ans d’attractivité », dénonce l’édile de 27 ans, lassé d’entendre sa ville associée à la fermeture du site et à François Hollande, juché sur une camionnette face aux ouvriers d’ArcelorMittal pendant la campagne présidentielle de 2012.
La vallée n’a pas tourné le dos à l’acier, malgré la fermeture en 2020 de la cokerie. ArcelorMittal a tenu ses engagements de reclassement. Le groupe, qui emploie encore 2 300 salariés, a investi 90 millions d’euros dans sa nouvelle ligne de galvanisation. Et il vient d’ouvrir son digital lab, pour servir de lieu de formation au numérique pour ses salariés et les entreprises de la filière, au pied de l’ancien haut-fourneau U4 d’Uckange, inscrit à l’inventaire des monuments historiques.
De l’autre côté du site, le centre de recherche MetaFensch, centré sur le recyclage des métaux, participe aussi à préparer l’avenir du secteur. Voulu par François Hollande en compensation de la fermeture des hauts-fourneaux, il a travaillé avec Safran et Aubert & Duval sur le titane et étudie désormais les matériaux pour l’hydrogène. « Si l’on veut réindustrialiser la France, il faudra s’appuyer sur des structures comme la nôtre. Mais il faut pour cela que nous ayons de la visibilité », prévient Christophe Millière, qui dirige MetaFensch et l’institut de recherche technologique M2P, très critique sur les lourdeurs de l’écosystème d’innovation.
Manque de vision stratégique de l’État
Les collectivités locales comptent surtout sur la revitalisation des friches industrielles. Celles de la sidérurgie devraient libérer plus de 500 hectares de foncier. Malgré les opérations de dépollution à prévoir, « avec les contraintes sur l’artificialisation de nouvelles terres, disposer de friches est devenu une richesse », pointe Michel Liebgott, le président (PS) de la communauté de communes du Val de Fensch. « L’avantage, c’est que la population est déjà habituée à cohabiter avec des sites Seveso. Elle n’a pas peur de l’industrie et les réseaux de gaz et infrastructures sont déjà là », plaide Rémy Dick, depuis la mairie de Florange, dont les fenêtres plongent sur les énormes tubes alimentant l’ancien site, eux aussi promis à la déconstruction à plus long terme.
La fin des hauts-fourneaux a laissé un trou de 4 millions de recettes fiscales, qu’il faut en partie compenser. Un centre de formation est en discussion. Pour le reste, toutes les pistes restent ouvertes : logistique, production d’hydrogène, ou même parc de loisirs. Le maire se méfie « des industriels qui vendent du rêve » et déplore le manque d’implication de l’État : « Comment ces projets peuvent-ils s’intégrer dans le développement plus large du territoire ? Il manque une vision stratégique. Avec nos petits bras, nous ne pourrons pas attirer seuls des projets d’ampleur. » Il n’a participé qu’à une réunion sur le sujet avec la préfecture. Même si le Val de Fensch est intégré à l’un des 143 territoires d’industrie, la dynamique locale a moins pris qu’ailleurs.
Du chômage mais des pénuries de main-d'œuvre
La proximité du Luxembourg, à une vingtaine de kilomètres, est un atout parfois encombrant. Depuis quelques années, les communes ont regagné des habitants, prêts à affronter les embouteillages de l’A31 aux heures de pointe pour profiter des salaires plus élevés au Grand-Duché. Avec un revers de la médaille : malgré un taux de chômage bloqué à 15 %, les entreprises bataillent pour recruter. « Depuis un an, les tensions touchent même les postes d’opérateurs. Ce n’est plus un problème de formation, les agences d’intérim aussi n’ont plus de vivier à nous proposer », s’alarme Sébastien Kuhn, le PDG du sous-traitant automobile Thyssenkrupp Presta France, à Florange, qui vient d’investir dans une nouvelle ligne automatisée et n’a pas encore trouvé les 50 salariés nécessaires pour la faire tourner.
La France pourrait s’inspirer du Luxembourg. En réduisant les taxes pendant les cinq premières années d’une société, par exemple, et en levant les contraintes. Au Luxembourg, les patrons sont choyés. En France, vous avez l’impression d’être coupable.
— Charles Darnane, fondateur des Ateliers de Basse Ham
Les salaires mosellans sont déjà plus élevés qu’ailleurs en France. Mais avec un brut similaire au Luxembourg, « mes salariés touchent 1 800 euros nets après impôt, contre 2 700 au Luxembourg. On ne joue pas dans la même catégorie », reconnaît Charles Darnane, qui, après une longue carrière au Luxembourg, a créé en 2018 les Ateliers de Basse Ham, une société de maintenance de wagons dans un ancien entrepôt désaffecté d’ArcelorMittal. Pour trouver des bras, l’entreprise forme elle-même et a mis en place un plan d’intéressement. « Il faudrait pousser tout ce qui permet de réduire la différence entre net et brut et pérenniser la prime Macron », prône Maxime Mauchamp, le président des Ateliers de Clouange, un site de maintenance qui se démène pour ne plus dépendre de la sidérurgie, à l’autre bout de la vallée.
Fred Marvaux / Réa Les hauts-fourneaux. d’ArcelorMittal, à Florange, auront disparu du paysage en 2023. © F. Marvaux / Réa
Difficile abandon des avantages de la métallurgie
« On peut aménager les friches, mais la sidérurgie apportait des conventions collectives généreuses et des bons salaires », souligne de son côté Christophe Jacquemin, le secrétaire de la CGT d’ArcelorMittal Gandrange. Un motif pour ne pas tourner la page trop vite. Seul encore en activité sur le site, le laminoir LCB de près de 1 kilomètre de longueur est engagé dans une course de vitesse pour adapter sa production de barres d’acier aux contraintes des véhicules électriques.
Des fonds de France Relance ont été débloqués. « Des milliards d’euros sont déversés, mais on laisse les entreprises sans contrôle. Cela ne fait pas une politique industrielle », soupire le syndicaliste, qui s’indigne du fait que, faute d’aciérie électrique, « on exporte de la ferraille jusqu’en Turquie ». Derrière le bâtiment syndical, l’aciérie de Gandrange, fermée en 2008, est déjà en partie démontée. Elle devrait être remplacée par une centrale à hydrogène en 2025.



