Voilà un rapport qui conforte l’administration Biden dans sa ligne dure de vis-à-vis de la Chine dans les puces électroniques. Il est publié par le think tank américain ITIF (Fondation pour les technologies de l’information et l’innovation) sous le titre pour le moins provocateur « Moore’s Law Under Attack: The Impact of China’s Policies on Global Semiconductor Innovation » qui suggère que la loi de Moore et l’innovation sont menacées par les politiques chinoises dans les semi-conducteurs.
Un modèle vertueux d'innovation
La loi de Moore, qui prévoit le doublement de la densité des puces tous les deux ans, constitue le fondement et l’aiguillon de l’innovation de l’industrie des semi-conducteurs depuis plus de 55 ans. Les progrès continus qu’elle entraîne dans ce secteur sont considérés comme essentiels à la croissance économique et au développement de tous les secteurs de la vie moderne. Ils se fondent sur un cycle vertueux dans lequel les entreprises investissent une grande partie de leurs bénéfices dans la recherche et le développement de pointe. Un modèle qui risque d’être chamboulé par l’offensive chinoise dans les puces.
Le rapport de l’ITIF pointe une stratégie « mercantiliste » de la Chine visant à s’accaparer le marché par des tactiques déloyales comme les subventions massives, le vol de propriété intellectuelle, le transfert forcé de technologies, la manipulation des standards internationaux ou l'acquisition d'entreprises étrangères avec des fonds publics déguisés en investissements privés. Pékin alimenterait ainsi la montée d'acteurs chinois à la capacité d’innovation inférieure à celle des entreprises aux États-Unis et dans d'autres économies de marché. Et en subtilisant leur part de marché, la Chine siphonne des ressources qui, autrement, seraient consacrées à la R&D de haut niveau.

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"Les politiques chinoises en matière de semi-conducteurs menacent gravement la durabilité de la loi de Moore, prévient Stephen Ezell, vice-président directeur de la politique d’innovation de l’ITIF et auteur du rapport. Le secteur des semi-conducteurs est l’une des industries les plus intensives en R&D au monde. Pour continuer à investir autant dans la R&D, les entreprises doivent avoir accès à de vastes marchés mondiaux sur lesquels elles peuvent se concurrencer dans des conditions équitables, avec des chaînes de valeur fluides et une propriété intellectuelle protégée. C’est ainsi qu’elles amortissent et recouvrent leurs coûts. Ainsi, lorsqu'elles sont confrontées à une concurrence excessive et non fondée sur le marché, l'innovation en pâtit. "
Rhétorique contre la Chine
Selon Aurélien Duthoit, analyste chez Euler Hermes et auteur d’un rapport sur la course de la Chine dans les semi-conducteurs sous le titre " China: Riding the Silicon ox? ", cette critique est une rhétorique récurrente contre la Chine depuis les années 1990. "La Chine fait aujourd’hui ce que le Japon a fait après la deuxième guerre mondiale et ce que Taïwan et la Corée du Sud ont fait dans les années 1980 et 1990, rappelle-t-il à L’Usine Nouvelle. La seule différence c’est qu’elle met des moyens beaucoup plus importants. Malgré cela, elle n’arrivera pas à ses objectifs sans accès aux technologies de pays avancés comme les Etats-Unis, le Japon ou Taïwan. C’est grâce à des transferts de technologies qu’elle a réussi à s’imposer dans d’autres secteurs comme le ferroviaire ou les télécoms. "
La plan chinois de développement dans les puces, lancé en 2014, prévoit plus de 150 milliards de dollars de subventions publiques pour atteindre 70 % d’autosuffisance en 2025 et devenir leader mondial dans toutes les catégories des semi-conducteurs en 2030. Cette manne a bénéficié notamment à cinq entreprises où l’Etat est présent au capital : SMIC (plus grand fondeur chinois de puces), Tsinghua Unigroup (un conglomérat présent des puces jusqu’au cloud), JCET (prestataire de services de test, d’assemblage et de packaging de puces), YMTC (nouveau fabricant de mémoires flash) et CXMT (nouveau fabricant de mémoires Dram). Selon le rapport de l’ITIF, les subventions publiques accordée entre 2014 et 2018 ont représenté plus de 40 % des revenus de SMIC sur la même période, 30 % de ceux de Tsinghua Unigroup et 20 % de Hua Hong, alors qu’elle n’excèdent pas 3 % chez l’américain Intel, le taïwanais TSMC ou le coréen Samsung. Ce qui conduit à une distorsion de la concurrence.
Spectre de surcapacité de production
Plus grave, ces subventions massives devraient augmenter de 40 % la capacité mondiale de production de semi-conducteurs au cours de cette décennie, faisant planer le spectre de surcapacité qui nuira à l’ensemble de cette industrie et obligera les entreprises des pays à économie de marché à se consolider.
Le rapport dénonce "l’effet délétère de la stratégie mercantiliste de la Chine " sur l’innovation en examinant l’intensité des brevets des entreprises (rapport entre le nombre de brevets déposés et le chiffre d’affaires). Cette analyse révèle que les entreprises de semi-conducteurs non Chinoises ont une intensité de brevets quatre fois plus élevée que les entreprises chinoises. "Sans la politique gouvernementale chinoise injuste, la part de marché mondiale des entreprises chinoises représenterait un tiers de ce qu'elle est aujourd'hui et l’industrie américaine des puces aurait déposé 5 100 brevets de plus sur un total d’environ 19 500 par an ", conclut l'auteur du rapport.
"La Chine mine la dynamique du marché mondial qui sous-tend un cycle vertueux d'innovation dans l'industrie des semi-conducteurs depuis des décennies, accuse Stephen Ezell. Les États-Unis et leurs alliés doivent travailler ensemble pour faire en sorte que l'industrie puisse continuer d'évoluer avec des entreprises privées opérant dans des conditions orientées vers le marché et fondées sur des règles. Toutes les nations ont le droit de participer au secteur, mais à moins que les contours de la concurrence ne soient compatibles avec les règles et principes de l'OMC, l'innovation en souffrira. "
HiSilicon, un chinois à la pointe de la technologie
Le rapport de l’ITIF suggère que les acteurs chinois qui émergeront seraient moins innovants que les acteurs actuels américains, européens, japonais, coréens ou taïwanais. Aurélien Duthois n’en est pas aussi sûr. "Les exemples dans d’autres secteurs montrent le contraire, note-t-il. C’est vrai dans les télécoms avec Huawei. C’est vrai aussi dans les smartphones où Xiaomi parvient à s’imposer à l’international avec de l’innovation produit mais aussi dans la commercialisation et la distribution." L’exemple de HiSilicon, le bras armé de Huawei dans les puces, qui sait se mesurer à Apple et Qualcomm, montre la capacité de la Chine à se hisser au top niveau mondial dans la conception de circuits intégrés.
Mais pour Aurélien Duthois, la menace chinoise mise en avant par le rapport de l’ITIF reste virtuelle et lointaine. "Il se passera beaucoup de temps avant que la Chine atteigne le niveau des pays avancés dans les semi-conducteurs, estime-t-il. Et elle ne pourra pas le faire sans accès aux technologies de l’extérieur comme les logiciels de conception qui sont presque tous américains. La maîtrise des technologies de semi-conducteurs est un processus très long. Taïwan a lancé son plan de développement dans les années 1980. C’est seulement au milieu des années 2000 que sa balance commerciale dans les puces est devenue excédentaire. "



