L’industrie recrute plus que d’autres secteurs des cadres possédant des compétences en intelligence artificielle. Selon une enquête de l’Association pour l’emploi des cadres (Apec) et de l’Opco 2i, que L’Usine Nouvelle dévoile en exclusivité, 3% des offres d’emploi cadres des entreprises de l’industrie requièrent des compétences en lien avec l’IA, contre 2,2% tous secteurs confondus. «Cela peut paraître faible, mais le sujet est émergent dans l’industrie comme ailleurs», commente Sébastien Thernisien, de l’Apec.
Pour parvenir à ce résultat, les deux organismes ont passé au peigne fin les offres d’emplois cadres publiées sur le site de l’Apec entre janvier 2019 et juin 2024, contenant certains mots-clés comme IA ou AI, Machine learning, IA générative… «Il y a eu une augmentation du nombre d’offres en 2021, mais depuis, ça stagne, commente Sébastien Thernisien. L’émergence des IA génératives ne se perçoit pas dans les offres d’emploi, dans les entreprises, ça ne suit pas.» Seules 2% des offres d’emploi de l’industrie recherchant des compétences en intelligence artificielle mentionnent les IA génératives.
Risque de rupture entre grandes et petites entreprises
L’enquête révèle une industrie à deux vitesses. Les grands groupes, notamment dans la métallurgie, ont investi l’IA depuis plusieurs décennies. Ce sont eux qui recherchent le plus de compétences en IA : les entreprises de plus de 250 salariés, qui représentent 2% de celles de l’industrie, ont publié 73% des offres. «Le niveau de maturité des entreprises industrielles est très hétérogène, il y a un risque de rupture entre celles qui y sont allées et les autres, analyse Fabien Boisbras, responsable de l’Observatoire Opco 2i. Les PME n’y voient pas clair et prennent du retard, leurs salariés aussi. Il faut les inciter à en prendre conscience et les accompagner sur le volet des compétences.»
Alors que la métallurgie représente environ la moitié des entreprises industrielles, elle a publié 81,2% des offres d’emploi estampillées «IA» des entreprises industrielles. Premiers secteurs concernés : l’aéronautique et l’automobile. En deuxième position très loin derrière, les industries électriques et gazières ne pèsent que 2,3% des offres, tout comme la chimie et l’industrie pharmaceutique.
Les entreprises industrielles recherchent des compétences IA pour une plus grande variété de postes que le reste de l’économie, qui se concentre à 44% sur les métiers de l’informatique. L’industrie en recherche aussi (31% de ses offres), mais elle a des besoins plus variés : 26% de ses recrutements «IA» visent les études et la R&D, 16% le commercial et marketing, 16% les services techniques.«Historiquement, l’IA s’est développée dans le contrôle qualité des produits, avec l’œil digital, rappelle Fabien Boisbras, ce qui explique le niveau élevé des recrutements pour ces fonctions.» Idem avec la maintenance, où l’IA utilise les données collectées par l’IoT pour faire de la maintenance prédictive.
Peur du déclassement
Les entretiens menés par les enquêteurs indiquent un intérêt des cadres de l'industrie pour l'IA, mais également une inquiétude. Crainte de perdre leur emploi, alors que de plus en plus de tâches réservées aux cadres peuvent être effectuées par des IA, mais aussi d’être dépossédés de leur expertise, confiée aux machines. Peur des fractures qui pourraient naître entre salariés maîtrisant l’outil et les autres, de déshumanisation du travail, aussi. Ils se montrent également inquiets des impacts éthiques et environnementaux de l’IA. Les plus anxieux sont ceux dont les entreprises ont le moins développé l’IA.
«Inquiets, les cadres expriment un besoin d’être formés. A part les experts, ceux qui l’ont été ont le plus souvent bénéficié d’une simple acculturation qui ne leur permet pas toujours d’implémenter l’IA dans leurs pratiques professionnelles», précise Fabien Boisbras. Même l’IA générative, pourtant plus simple à utiliser, réclame une formation, notamment pour être utilisée correctement. «Il faut savoir digérer l’information qui est donnée par cette intelligence artificielle et ne pas l’utiliser brute, telle qu’elle est donnée, témoigne un responsable des relations clients dans l’étude. C’est ce genre de compétences qu’il faut, prendre un peu de recul et digérer l’information.»



