Enquête

L'Etat investit 700 millions d'euros dans le quantique et IA, pour anticiper la guerre de demain

Le ministère des Armées s’est doté d’une agence dédiée à l’intelligence artificielle baptisée Amiad, tout en investissant 400 millions d’euros dans le quantique avec  un programme pour la création de deux calculateurs à usage militaire. L'objectif de l'État est d'anticiper les évolutions que vont provoquer ces deux domaines dans la manière de conduire les combats à l'avenir.

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Le 8 mars, le ministre des Armées a annoncé devant les élèves de Polytechnique la création d’une agence pour l’IA de défense.

L'intelligence artificielle et le quantique sont deux technologies clés pour les combats de demain. Telle est visiblement la conviction du ministère des Armées qui a annoncé, début mars, la création de l’Agence ministérielle de l’intelligence artificielle de défense (Amiad) et un programme destiné à créer deux calculateurs quantiques d’ici à huit ans. La fondation de l’Amiad a été dévoilée devant les élèves de Polytechnique par Sébastien Lecornu, le ministre des Armées. Cette agence va centraliser et amplifier les efforts du ministère en matière d’IA, alors qu’on dénombre près de 400 initiatives aujourd’hui dispersées au sein des laboratoires, des armées, des services de soutien, des directions du renseignement...

Parmi les projets existants : concevoir des algorithmes pour aider les «oreilles d’or», ces spécialistes capables de reconnaître la signature sonore d’un sous-marin adverse ; en développer d’autres pour améliorer le guidage des obus tirés par les canons Caesar durant la guerre en Ukraine ; mais aussi créer un chatbot afin d’offrir aux agents du ministère des outils bureautiques optimisés, comme la synthèse de documents.

Un budget de 300 millions par an

Dotée d’un budget de 300 millions d’euros par an, l’Amiad doit rassembler une centaine d’experts d’ici à la fin de l’année. Elle en comptera 300 d’ici à la fin 2026, répartis entre un pôle de recherche fondé sur le site de l’école Polytechnique, à Palaiseau (Essonne), et un pôle technique implanté à Bruz (Ille-et-Vilaine), dans les installations de la direction générale de l’armement (DGA) dédiées à la maîtrise de l’information.

Son premier investissement majeur : un calculateur capable de traiter des données classifiées en très grand nombre, qui sera le plus puissant dédié à l’IA en Europe, selon le ministère. Alors que le choix du fournisseur est en cours d’arbitrage, la machine devrait être livrée d’ici à la fin de l’année ou au début de l’année prochaine. En créant l’Amiad, le ministère des Armées se dote du moyen d’élaborer et de développer en interne des technologies d’IA. Il s’assure donc de leur maîtrise afin de garantir son autonomie. L’enjeu est aussi d’avoir un meilleur contrôle du calendrier et des coûts de développement, et même de pouvoir demander aux industriels davantage sur leurs travaux, pour bénéficier des offres les plus compétitives.

En matière de quantique, la stratégie est relativement différente, puisque le ministère se positionne comme un soutien puis un sélectionneur des pépites françaises du secteur. En lançant le programme Proqcima la DGA a signé des accords-cadres de quinze ans avec chacune des cinq start-up françaises qui travaillent à la conception d’un calculateur quantique, soit avec Pasqal, C12, Quobly, Quandela et Alice & Bob.

Ce programme doit aboutir, d’ici à huit ans, à la création de deux prototypes de calculateurs quantiques tolérants aux erreurs de 128 qubits, «dont nous serons évidemment les premiers clients», assure Emmanuel Chiva, le délégué général de l’armement. L’enjeu est autant défensif contre «la nouvelle menace quantique» qu’offensif, afin d’«être à la pointe sur le déchiffrage ou bien encore l’intelligence artificielle».

Doté d’une enveloppe de 400 millions d’euros, le programme se fonde sur la sélection progressive des deux fabricants. «Les trois à quatre premières années constituent une phase d’examen, dans laquelle tous ceux qui passent les jalons continuent. C’est ensuite le concours : après la quatrième année, on ne poursuit qu’avec trois, puis maximum deux, après la cinquième année, détaille Neil Abroug, le coordinateur de la stratégie nationale quantique. On sélectionne progressivement sur des critères technologiques et de santé financière. »

À la quatrième année, ne pourront être retenues que les entreprises ayant réussi à développer un calculateur tolérant aux erreurs de 2 qubits et adapté aux fonctions logiques essentielles à la réalisation d’algorithmes. «Selon les approches technologiques, donc les entreprises, ce ne sont ni la même façon de les fabriquer, ni la même facilité. C’est pour cela que nous n’imposons pas d’ordre à tenir pour les jalons intermédiaires afin de ne pas biaiser la compétition, précise encore Neil Abroug. Une fois ce jalon atteint, ce n’est plus que du passage à l’échelle pour que la phase de compétition commence.»

Pour Emmanuel Chiva, ce mode de sélection colle à la particularité du calcul quantique : «Il est prématuré de faire un choix technologique irréversible», rappelle-t-il. Et pour cause, chaque start-up du programme planche sur une approche différente des qubits et aucune n’a encore démontré son passage à l’échelle. D’où la nécessité «d’investir massivement dans la R&D pour lever des verrous déraisonnables pour des investisseurs privés», note le patron de la DGA. «Le ministère des Armées ne va pas confisquer la technologie, mais se met en soutien d’une innovation duale, civile et militaire, ajoute-t-il. Il s’agit de préparer l’avenir. Cela se fait avec une visibilité financière, une prise de risque technique et le fait d’assurer l’incertitude technologique.» Un soutien de taille pour des pépites dont la mise en compétition va bien au-delà des frontières de l’Hexagone.

Bertrand Rondepierre, la tête chercheuse

Le ministère des Armées a confié la direction de l’Agence ministérielle de l’intelligence artificielle de défense (Amiad) à une personnalité reconnue dans le milieu : Bertrand Rondepierre. Ce polytechnicien et ancien de la DGA, où il travaillait déjà sur le développement de technologies d’IA de défense, a passé cinq ans chez Google, au sein des divisions Brain et DeepMind, toutes deux dédiées à l’IA. Un parcours qui rappelle celui de nombreux experts français du domaine, dont beaucoup quittent aujourd’hui les Big tech américaines pour revenir travailler au sein de structures tricolores. À l’image des fondateurs de la pépite Mistral AI, dont Arthur Mensch, également polytechnicien et ancien de Google DeepMind. Avec Bertrand Rondepierre comme patron, l’Amiad mise sur un effet d’entraînement pour recruter ses 300 experts. « Les stars appellent les stars. Quand il y a eu des fuites dans la presse concernant sa nomination, nous avons reçu spontanément une vingtaine de candidatures », confie une source au ministère.

 

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Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3729 - Avril 2024

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