L’intelligence artificielle, une arme redoutable. Le ministère des Armées est convaincu que l’IA changera la donne sur le champ de bataille. Qu’elle soit embarquée dans un Rafale pour détecter des cibles, exploitée pour contrer une cyberattaque ou encore mise à profit par les services de renseignements pour analyser des images des satellites espion. En déplacement à l’école Polytechnique le 8 mars dernier, le ministre des Armées Sébastien Lecornu a annoncé en avant-première aux élèves la création de l’agence ministérielle de l’intelligence artificielle de la défense (Amiad), comme l’a révélé les Echos le même jour.
1 - Quelle est la mission de cette nouvelle agence ?
Selon le ministère, la nouvelle agence est indispensable pour centraliser et amplifier son effort en matière d’IA. L’Amiad devra être en mesure d’industrialiser les solutions destinées à être intégrées aux équipements militaires et aux systèmes d’information du ministère des Armées.
Elle regroupera 300 experts d’ici fin 2026 et pourra s’appuyer sur une enveloppe de 300 millions d’euros par an. Aujourd’hui, les initiatives sont dispersées au sein des laboratoires, des armées, des services de soutien, des directions du renseignement… On en dénombre près de 400 qu'elles soient au stade de l’idée ou bien d'un projet industrialisé.
L’agence s’appuiera sur deux structures : un pôle de recherche basé sur le site de l’école Polytechnique à Palaiseau (Essonne) et un pôle technique basé à Bruz (Ille-et-Vilaine), dans les installations de la DGA dédiées à la maîtrise de l’information. Dès cet été, l’agence rassemblera une cinquantaine d’experts venus des différentes entités du ministère. Ils seront une centaine d’ici à la fin de l’année.

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2 - Quels sont les projets IA en cours du ministère ?
Le ministère expérimente plusieurs innovations reposant sur l’IA. En rapport avec la guerre en Ukraine, il développe des algorithmes pour améliorer la mise en batterie et le guidage des obus tirés par les canons Caesar. Par ailleurs, des drones accompagnateurs des canons Caesar exploitent l’IA pour fonctionner en autonomie même en cas de brouillage. Ils restent capables de poursuivre leur mission et de fournir avec précision la position des cibles identifiées. Grâce à cette précision accrue, on peut réduire significativement la consommation d'obus, qui font cruellement défaut aux forces ukrainiennes.
L’IA pourra également servir à la guerre sous-marine. Des algorithmes sont en cours de développement pour venir en aide aux «oreilles d’or», ces spécialistes capables de reconnaitre la signature sonore d’un sous-marin adverse. Dans le domaine de la guerre informationnelle, des travaux sont menés pour l’identification des deep fakes (trucages hyperréalistes). Il est également prévu de développer un chatbot IA afin de mettre à la disposition des agents du ministère des outils bureautiques optimisés comme la synthèse de documents…
3 - A quoi servira le calculateur classifié de l’agence ? Sera-t-il souverain ?
Ce sera le premier investissement majeur de la nouvelle agence. Son montant est évalué à plusieurs centaines de millions d’euros. La machine devrait être livrée d'ici à la fin de l’année ou au début de l’année prochaine. Le calculateur doit être capable de traiter des données classifiées en très grand nombre. Selon le ministère, il s’agira du calculateur classifié le plus puissant dédié à l’IA en Europe.
Qui le fournira ? Atos, HP… Un processus de sélection reste encore à définir. «Le critère de souveraineté sera primordial», précise-t-on dans l’entourage du ministre. Si les composants électroniques ne sont pas français, leur intégration peut être réalisée par une société hexagonale. L’équipement sera installé au Mont-Valérien à Suresnes (Hauts-de Seine).
4 - Et les industriels dans tout ça ?
Dans le domaine de l'IA, la relation avec les industriels va prendre une nouvelle tournure. Elle ne se prête pas en effet à une logique de planification sur 20, voire 30 ans, comme celle en usage pour les grands programmes d’armement. «Qui peut dire ce que sera l’IA dans cinq ans ?», justifie-t-on au ministère.
L’agence n’entend donc pas confier l’IA à des industriels comme la DGA confie la fabrication du Rafale à Dassault Aviation et celle des sous-marins à Naval Group. L’Amiad opérera selon une logique d’arsenal. C’est-à-dire que les équipes du ministère vont développer et produire des technologies d’IA. En maîtrisant ces technologies, l'Amiad veut ainsi garantir son autonomie, avoir une meilleure maîtrise du calendrier et des coûts de développement et même challenger les industriels sur leurs travaux pour bénéficier des offres les plus compétitives.
L’agence a aussi pour objectif de faire monter en puissance la base industrielle et technologique de défense (BITD) avec une logique de coproduction. Pas question toutefois de céder sans contrôle des jeux de données sensibles aux industriels pour qu’ils puissent entraîner leurs algorithmes. «Il ne faut pas s’imaginer que l’on va prendre l’ensemble des données des sous-marins qui assurent la dissuasion nucléaire et les envoyer chez un industriel !», indique une source au ministère. Ces derniers seront invités à travailler en plateau avec les experts de l’agence. Ils pourront alors utiliser les données classifiées et exploiter son calculateur.
5 - Face à la concurrence des Gafam, comment l’agence compte-t-elle recruter les meilleurs talents ?
L’agence est confiante dans sa capacité à réussir à recruter 300 experts de haut niveau en IA d’ici fin 2026. Même si elle est consciente qu’elle ne peut offrir des ponts d’or ou des conditions de travail similaires à ceux des Gafam et des autres grands groupes de défense.
Comment compte-t-elle attirer les candidats ? Elle met en avant le surcroît d’intérêt des missions proposées au sein du ministère. «Si vous partez chez Google, vous allez entraîner les modèles pour optimiser la pub de Google. Si vous venez chez nous, vous allez participer à la défense de la dissuasion, à la cybersécurité», ont souligné les militaires en s’adressant aux élèves de Polytechnique.
L’Amiad mise également sur l’effet d’entrainement lié au recrutement de Bertrand Rondepierre comme patron de l’agence, une personnalité reconnue dans le milieu de l’IA. «Les stars appellent les stars. Quand il y a eu des fuites dans la presse concernant sa nomination, nous avons reçu spontanément une vingtaine de candidatures», indique une source au ministère des Armées. Les ingénieurs sont attirés par le projet sans que l’on ait besoin d’entreprendre quoi que ce soit. On reçoit énormément de CV».



