Elle n’existe encore qu’en maquette ou en pièces détachées. Mais Rocket Factory Augsburg (RFA) espère bien faire décoller d’ici à la fin 2022 sa minifusée RFA One. Le lanceur de 30 mètres de hauteur et deux mètres de diamètre de la start-up allemande située à côté de Munich devrait effectuer son premier vol depuis le pas de tir d’Andøya, en Norvège. Premier succès encourageant, RFA a réussi à faire fonctionner pendant huit secondes son tout nouveau système de combustion étagée à base d’oxygène liquide et de kérosène raffiné, le RP-1.
À l’image de RFA, plusieurs start-up se sont lancées en Allemagne dans la fabrication de fusées de petite taille, sortes de navettes qui enverront dans l’espace des microsatellites de quelques kilos à une tonne. Émanation du Centre allemand pour l’aéronautique (DLR), HyImpulse travaille dans le Bade-Wurtemberg sur un lanceur utilisant une propulsion hybride à base de paraffine et d’oxygène liquide, capable de placer 500 kilos sur une orbite basse.
Notre but est de faire notre premier vol à la fin 2022, de tirer les leçons de chaque vol pour optimiser les paramètres.
— Alexandre Dalloneau, responsable des missions et des lancements d'Isar Aerospace
Isar Aerospace, fondé en 2018 par trois étudiants de l’université technique de Munich, mise quant à lui sur un lanceur de 28 mètres à deux étages propulsé par du propane et de l’oxygène liquide. Baptisé Spectrum, il transportera jusqu’à une tonne de charge utile. «Notre but est de faire notre premier vol à la fin 2022, de tirer les leçons de chaque vol pour optimiser les paramètres», explique Alexandre Dalloneau, ancien d’Arianespace responsable des missions et des lancements chez Isar Aerospace.
Fait rare, Isar a signé plusieurs contrats avant même ses premiers vols de qualification, dont un avec Airbus Defence and Space sur un lancement ferme et des options d’achat ultérieures, un avec OroraTech pour la surveillance d’incendies en Europe et un avec EnduroSat pour une mission scientifique. De son côté, le portefeuille de RFA compte sept clients, dont son investisseur stratégique OHB System, fournisseur de systèmes dans la télématique spatiale, qui lui a assuré plusieurs lancements par an.
Une longueur d’avance pour les Allemands
Dans la course au marché du new space, les Allemands semblent avoir pris une longueur d’avance sur leurs voisins européens. Au point de faire grincer des dents en France, où l’on s’inquiète de la future coexistence de deux modèles, celui des gros lanceurs, subventionné et contraint par le principe du retour géographique appliqué par l’Agence spatiale européenne, et celui des microlanceurs, qui sera entièrement dicté par l’économie de marché. «Il s’agit surtout d’un effet de rattrapage de la part de l’Allemagne, qui ne possède pas encore de lanceur», analyse Jean-Marc Astorg, le directeur des lanceurs du Centre national d’études spatiales (Cnes). Selon lui, maîtriser la technologie des microfusées serait un premier pas pour entrer dans la cour des gros lanceurs.
Pour autant, Berlin se défend de tout interventionnisme et martèle en direction de ses partenaires qu’il s’agit d’initiatives privées soutenues par des investisseurs qui ont senti le boom du marché des microsatellites. Selon différentes sources, entre 10 000 et 15 000 pourraient être lancés au cours des dix prochaines années dans le monde, soit quatre à cinq fois plus qu’entre 2010 et 2020. «Nous sommes convaincus que l’envoi de petits satellites va se banaliser et sur ce type de marché, le facteur prix est déterminant», assure Jörn Spurmann, d’un des cofondateurs de RFA. Son entreprise vise un prix plancher de 3 millions d’euros pour l’envoi exclusif d’un satellite.
Au lieu de construire une fusée en fibre de carbone, dont le coût se situe entre 200 et 300 euros par kilo, nous avons choisi l’acier pour une grande partie des éléments. Ce qui réduit considérablement le prix.
— Ibrahim Ata, responsable du marketing et du développement de RFA
Pour y parvenir, le coût de tous les composants a été pris en compte dès le design. «Au lieu de construire une fusée en fibre de carbone, dont le coût se situe entre 200 et 300 euros par kilo, nous avons choisi l’acier pour une grande partie des éléments. Ce qui réduit considérablement le prix», souligne Ibrahim Ata, le responsable du marketing et du développement. Autre levier, RFA a adapté un grand nombre de composants issus de l’industrie automobile et profite ainsi du riche maillage de sous-traitants dans la région. «Plutôt que d’utiliser des prises spéciales de grade spatial, nous utilisons du matériel utilisé sur les airbags, moins cher et tout aussi fiable», illustre Ibrahim Ata.
RFA RFA vise un lancement de fusée par semaine grâce à un premier étage réutilisable. © RFA
Un prix d’envoi à 10 000 euros par kilo pour Isar
Isar annonce pour sa part un prix d’envoi d’environ 10 000 euros par kilo en cas d’envoi partagé, et jusqu’à 10 millions d’euros pour un transport dédié d’une tonne. La start-up veut se différencier par la réactivité et la rapidité. «Nous nous engageons sur un délai de moins de six mois entre la signature d’un contrat et l’envoi, contre plus d’un an actuellement, promet Alexandre Dalloneau. Pour tenir cet engagement, nous fabriquons 90 % de nos pièces en interne.»
Tous les éléments structurels métalliques et les constituants du moteur sont imprimés grâce à des machines d’impression 3D. Les pièces en fibre de carbone sont bobinées sur place. Isar espère monter en puissance pour commencer par produire cinq à dix fusées par an, puis procéder à 30 à 40 lancements par an à l’horizon 2028.
Chez RFA, le rêve serait de lancer une fusée par semaine, capable de porter jusqu’à 1,3 tonne. «Grâce à la réutilisation du premier étage, qui représente 60 à 70 % du coût global, nous n’aurons à construire qu’une vingtaine de premiers étages par an», évalue Jörn Spurmann. Une chose est certaine pour ces deux acteurs, la fabrication des minifusées est arrivée à l’aube du taylorisme et la production de masse va démocratiser l’espace. À condition que les pas de tir, deuxième élément de cet écosystème, suivent la cadence. Isar, financé à hauteur de 150 millions d’euros par le fonds HV Capital, la banque suisse Lombard Odier et le holding Porsche SE, a sécurisé un emplacement sur le pas de tir en construction sur l’île norvégienne d’Andøya.
RFA mise sur les premiers vols dès 2026
La pépite est également en discussion avec le Centre spatial guyanais de Kourou. «Grâce à ces deux sites, qui sont complémentaires, nous pouvons couvrir toutes les orbites : polaire, héliosynchrone (SSO) et équatoriale», rappelle Alexandre Dalloneau. Propriétaire de la base, le Cnes d’ailleurs réhabilite la zone Diamant pour accueillir à partir de 2026 les premiers vols des futurs minilanceurs européens.
En plus de Kourou et d’Andøya, où il est aussi présent, RFA s’est positionné sur le projet de plateforme flottante initié par la Fédération de l’industrie allemande (BDI). Il s’agit d’un navire cargo combi utilisé pour le transport des pâles d’éoliennes et qui sera reconverti en pas de tir sur l’eau, à la pointe des eaux territoriales allemandes en mer du Nord, à environ 400 km des terres.
Les entreprises de services auront besoin d’un pas de tir en Europe, et plus les chemins seront courts, plus les coûts seront abaissés.
— Matthias Wachter, responsable sécurité, matières premières et espace de la BDI
«Les entreprises de services auront besoin d’un pas de tir en Europe, et plus les chemins seront courts, plus les coûts seront abaissés», justifie Matthias Wachter, le responsable sécurité, matières premières et espace de la BDI. Car derrière ces initiatives privées, il est bien sûr question de souveraineté, tant pour le gouvernement que pour le tissu industriel allemand, qui n’entendent pas perdre la course à l’espace au profit des Américains et des Chinois.
Le secteur se positionne
Si l’envoi des constellations de minisatellites, comme Starlink, de SpaceX, et Kuiper, d’Amazon, se concentre sur le déploiement d’un internet spatial offrant une couverture mondiale stable à très haut débit, le potentiel de cette technologie pour l’industrie automobile, dans la conduite autonome et les services clients, s’avère énorme. En mars 2021, Elon Musk a déposé un dossier auprès de la Federal communications commission pour étendre l’utilisation de ses satellites « véhicules, navires et avions en mouvement » et pourrait bientôt équiper ses voitures de récepteurs Starlink.
De son côté, Volkswagen a annoncé début 2021 étudier une coopération avec SpaceX, tandis que le holding Porsche SE a investi dans l’allemand Isar Aerospace, estimant que « l’accès à l’espace, à la fois économique et flexible, sera source d’innovations dans de nombreux secteurs industriels ».
« Le marché des microsatellites sera destiné à un usage commercial », prédit Matthias Wachter, responsable sécurité, matières premières et espace de la Fédération de l’industrie allemande
En France, l’Allemagne est accusée de faire cavalier seul dans les microlanceurs. Que répondez-vous à cela ?
Les groupes qui opèrent les petits satellites ne veulent plus attendre qu’un gros lanceur comme Ariane ou Vega soit prêt. Les microlanceurs, plus flexibles, peuvent répondre à ce besoin. Plusieurs start-up se sont créées, mais ce sont des initiatives privées. Je ne vois pas de compétition entre pays, mais entre entreprises, ce qui est positif, car l’émulation engendre l’innovation et fait avancer la conquête spatiale européenne. Personne ne se demande pourquoi il existe un Renault, un Volkswagen et un Fiat à la place d’un grand constructeur automobile européen. Il peut en être de même dans les microlanceurs.
Le gouvernement allemand les soutient indirectement, sur un modèle public-privé qui existe déjà aux États-Unis...
Le ministère de l’Économie a lancé un concours et garantit au gagnant l’achat de deux lancements pour une valeur de 11 millions d’euros. Une manière de soutenir l’émergence de ce marché, tout en restant dans le cadre de l’Agence spatiale européenne. La première édition a été remportée en 2021 par Isar Aerospace et le prochain vainqueur sera connu en avril 2022.
Qui sont les clients de ces entreprises ?
Le marché des microsatellites sera destiné à 90 % à un usage commercial : télécommunications, internet, services pour l’auto... D’autres débouchés apparaissent dans l’imagerie thermique, notamment pour observer la formation d’incendies de forêt et la biodiversité. Mais il est difficile d’estimer combien d’acteurs cohabiteront finalement en Europe. Les barrières à l’entrée, techniques et financières, pourraient pousser le secteur à des consolidations rapides.
D.R.



