L’absence de budget pour 2025 peut-il gripper la dynamique d’innovation en France ? La situation budgétaire inédite ne remet pas en cause l’enveloppe de 54 milliards d’euros sur cinq ans dont bénéficie le plan France 2030, mis sur pied début 2022 pour soutenir l’émergence de champions industriels de demain. Mais elle freine depuis le début de l’année l'activité du programme d'innovation.
«Nous continuons à financer les projets déjà lancés. Mais tant qu’il n’y a pas de loi de finances adoptée, nous n’avons pas le droit d’engager de nouveaux investissements», résume Bruno Bonnell, le secrétaire général pour l’investissement, qui a déjà attribué 37,5 milliards d’euros de l’enveloppe initiale. Dans un amendement déposé au Sénat le 16 janvier, le gouvernement a prévu de réduire de 535 millions d'euros les montants qui pourront être effectivement versés dans l'année par le programme, ramenés à 5,3 milliards d'euros. Ce qui devrait ralentir le rythme des nouveaux engagements pris par France 2030.
Pas de nouveau lauréat sans budget
Dans les bureaux dorés de la rue de Babylone à Paris, le secrétaire général à l’investissement refuse tout alarmisme. «L’absence de budget ne nous handicape pas particulièrement. Les instructions de nouveaux dossiers continuent «as usual». Et il est courant que le processus dure deux à trois mois au minimum», démine Bruno Bonnell. Juste avant le 31 décembre, une salve de lauréats a été désignée, comme ceux de l’appel à projet sur les médicaments essentiels. L’appel à projet pour la décarbonation des grands sites industriels, qui doit engager 1,6 milliards d’euros, a lui été lancé le 30 décembre.
Mais là encore, les nouveaux lauréats ne pourront être annoncés qu’une fois l’impasse budgétaire surmontée. «Il faudra probablement attendre avril pour de nouveaux lauréats. Et si c’est plus tard, ce sera plus tard», relativise Bruno Bonnell. De quoi freiner malgré tout les pépites françaises dans la course mondiale aux technologies d'avenir. Ces retards s’annoncent par ailleurs, alors que le nombre de dossiers déposés auprès de France 2030 s’accroît. La raison tient avant tout à la conjoncture, remarque son secrétaire général : «L’instabilité politique a considérablement rafraichi les investisseurs privés depuis la dissolution. La France est passée de «pays le plus attractif d’Europe» à «passée de mode». Il est devenu plus difficile de mener des séries C et B, pour les plus gros tours de table, voire de série A.»
Cette situation commence à peser lourd pour certaines entreprises, après la «pause» de l’été, faute de gouvernement de plein exercice. Certaines start-up, comme Gen-Hy, attendent depuis l'été dernier. La société, qui projette de fabriquer des membranes pour les électrolyseurs a notifié en mai son projet auprès de la Commission européenne dans le cadre du PIEEC hydrogène. «Notre dossier a déjà été validé deux fois par le gouvernement Attal puis Barnier, mais maintenant, on attend le budget pour avoir l'argent.On espère en mars. Cela nous a fait prendre neuf mois supplémentaire de retard», explique Sébastien Le Polles, fondateur de Gen-Hy. Bruno Bonnell reconnaît une «situation complexe», en particulier pour les acteurs de l’hydrogène «À chaque changement de Premier ministre, les priorités peuvent être infléchies. Ce n’est pas choquant de demander des renseignements complémentaires sur des dizaines de millions d’euros de subventions, alors que les conditions de développement de l’hydrogène ont évolué et que les entreprises elles-mêmes modifient leur modèle d’affaires. On ne veut pas subventionner des projets qui ne sont pas pérennes», justifie-t-il.
Surveillance accrue des projets déjà lancés
France 2030 fait contre mauvaise fortune bon cœur. Les équipes du secrétariat général à l’investissement (SGPI) ont été recentrées sur le suivi de l’avancement des près de 5000 lauréats qui ont déjà fait l'objet d'une contractualisation depuis le lancement début 2022 du programme. «Nous le faisons avec plus de temps pour le dialogue avec les porteurs de projets», souligne Bruno Bonnell. Dans la mécanique France 2030, les subventions sont versées aux porteurs de projets sur plusieurs années, à mesure que les entreprises franchissent certaines étapes, définies au préalable par France 2030.
Trois ans après le démarrage de France 2030, aucun projet n’a encore été officiellement arrêté. Mais le SGPI s'apprête à annoncer d’ici mars une première liste de dossiers pour lesquels il préfère arrêter les frais. «Certains projets ne vont nulle part», reconnaît Bruno Bonnell, qui préfère dédramatiser. Un taux d’échec de 5 à 10% sur des projets très innovants est considéré comme normal dans les fonds d’investissement, indique-t-il. «France 2030 est encore largement en dessous des 5%. Et même si les projets échouent, l’État gagne toujours : il a perçu des recettes de TVA et finance de la formation, de l’expérience …», reprend Bruno Bonnell.
Des projets remis en cause
Au-delà des paris technologiques ratés ou plus compliqués que prévu à industrialiser, certaines start-up soutenues par France 2030 n’ont pas réussi à convaincre des investisseurs privés à rejoindre leur tour de table. Or, c’est l’une des conditions sine qua none mise par France 2030 pour subventionner des pépites. «L’État doit avoir une rigueur bienveillante. Je préfère conseiller à une entreprise de se marier avec une autre que de lui faire croire qu’elle arrivera à survivre avec un financement public», renchérit Bruno Bonnell, «De manière générale, si les investisseurs privés ne veulent pas investir dans une start-up, c’est qu’ils ne croient pas au management ou à sa capacité de recruter aussi rapidement que prévu, même si la technologie est là. L’État ne peut pas être une assurance-vie». Pour l’instant, pour un euro public dépensé, le SGPI a mobilisé 1,3 euro d’investissements privés. Mais il ambitionne de monter l’effet de levier à 1,7.
Parmi ces projets stoppés, figure par exemple Nuward, le projet de petit réacteur nucléaire SMR, dont EDF a annoncé la remise à plat des choix technologiques et du design cet été. Une aide de 300 millions d’euros avait été validée pour le projet développé par l’énergéticien public, sur une enveloppe initiale prévue de 500 millions qui lui était dédiée. Soit bien plus que les autres projets de SMR, y compris les 10 à 15 millions d’euros perçus par Naarea et Newcleo. Le nouveau projet de Nuward devra désormais être traité sur les mêmes bases que les 11 autres projets de SMR.
Le volet 2 de l’appel à projets pour les petits réacteurs nucléaires est par ailleurs toujours en cours de finalisation. «Nous avons des entreprises performantes mais trop petites» regrette Bruno Bonnell. Pour contraindre les start-up à se parler, voire à fusionner, le patron de France 2030 prévoit d’augmenter dans l’appel d’offres les exigences de pérennité des entreprises. La condition indispensable pour espérer avoir un SMR opérationnel en 2032, la nouvelle échéance visée par France 2030.
Solène Davesne, avec Aurélie Barbaux



