Ces derniers mois, la renégociation de son assurance "dommages aux biens" a fait grincer des dents Dominique Mary, la directrice juridique et DRH de Mäder, le fabricant de peintures à usages industriels. «Autrefois, nous réalisons des investissements de protection contre les incendies et les primes diminuaient, se souvient-elle. Aujourd’hui, on nous demande des investissements très importants, mais les primes représentent de gros montants.» Pour l’ETI aux 760 salariés doté de cinq sites industriels en France, ce changement grève les capacités d’investissement dans la modernisation de l’outil de production par exemple. «Tous nos sites ont un système de prévention et de protection qui était adapté jusqu’à récemment et qui l’est encore selon moi, ajoute Dominique Mary. Mais l’exigence est là».
Les assureurs se montrent plus intransigeants ces dernières années. «Il y a un avant et un après 2019», rappelle Michel Josset, le président de la commission prévention et dommages de l’Amrae, l’Association pour le management des risques et des assurances de l’entreprise.
Depuis une quinzaine d’années, le marché de l’assurance enregistrait des primes en baisse. Problème : cette situation a fragilisé l’équilibre financier des assureurs, par ailleurs confrontés à l’intensification des catastrophes naturelles, un risque également couvert par le contrat dommages aux biens. «Nous étions arrivés au bout de cette logique, d’où un retournement du marché de l’assurance assez brutal sur les risques industriels», constate Michel Josset. Les primes et les franchises ont augmenté, même si la tendance paraît un peu moins défavorable aux entreprises cette année.
Plusieurs secteurs touchés
Au-delà du coût des contrats, les demandes des assureurs sur la prévention et la protection des usines face aux risques, dont celui de l’incendie, se sont renforcées. «Les assureurs se concentrent davantage sur la mise en œuvre de recommandations parfois faites depuis quelques années», souligne Patricia Naudan, la directrice du département dommages du courtier WTW. Aux industriels d’assurer ensuite les investissements. «Il y avait peut-être un petit peu de laxisme auparavant dans la manière dont les recommandations étaient suivies. C’est la fin de la récréation». ajoute Michel Josset. Il évoque des hausses de primes, de franchises, voire des refus de couvrir un risque de la part des assurances quand la protection d’une entreprise est considérée comme insuffisante et son management peu volontaire.
Responsable de l’ingénierie de la prévention chez le courtier Marsh, Cécile Jouve observe une intégration plus fréquente de plans de prévention dans les contrats d’assurance de dommages aux biens. «Initialement, cela était réservé aux activités à risque, décrit-elle. Mais cette pratique est un peu plus utilisée ces dernières années, dès qu’un site apparaît comme n’étant pas au niveau.»
Peu incitées ou mal habituées jusqu’ici, certaines entreprises industrielles se retrouvent à devoir faire des investissements qu’elles n’avaient pas anticipés. «Historiquement, nous travaillions uniquement pour des multinationales, raconte Philippe Cabaz, le président du bureau d’études Cyrus industrie, spécialisé en sécurité incendie et maîtrise des risques industriels. Mais depuis trois ans, nous avons aussi des clients ETI. Certains recevaient des recommandations depuis des années sans les suivre.» Les spécialistes du risque incendie citent des difficultés ressenties dans plusieurs secteurs, comme le traitement des déchets, la filière bois, la chimie, l’agroalimentaire ou encore la plasturgie. Pour l’ensemble des sites Mäder, Dominique Mary affirme que les assureurs «conditionnent leur couverture au sprinklage», le système qui déverse automatiquement de l’eau depuis le plafond en cas d’incendie. Cela représente bien plus que la moitié du montant total des investissements de l’ETI, selon elle, et même 90 % de ceux de 2023 sur l’une de ses implantations. En clair, ce sont des millions d’euros.
Indispensables sprinklers ?
Les demandes de sprinklage reviennent régulièrement dans les recommandations des assureurs. «Pour nous, le sprinkler n’est pas automatique, même si c’est un moyen essentiel d’atténuer l’impact financier d’un sinistre», estime Véronique Clévenot-Roux, la responsable du département de conseil en gestion des risques d’Axa XL pour la France. Les recommandations peuvent aussi porter sur des aspects organisationnels ou de prévention, comme les contrôles des installations électriques par thermographie infrarouge. Ainsi que sur la formation. «Pour les grands sites, les assureurs demandent de plus en plus à former des équipiers de seconde intervention» capables d’intervenir sur un début d’incendie, avec des moyens autres que les simples extincteurs, mentionne Cécile Jouve. Si la facture grimpe, regarder si d’autres assureurs ont une approche différente du risque et proposent des alternatives dans les investissements est bien sûr une solution. Pour réduire le coût d’un sinistre éventuel, le compartimentage des lignes de production est aussi une option. Mais selon la configuration de l’usine, «cela peut aussi coûter très cher», nuance Cécile Jouve. Reste la possibilité de négocier avec l’assureur sur la durée du plan d’investissements. «Il n’y a pas d’obligation de tout faire d’un coup. Je connais un client qui a échelonné 14 millions d’euros d’investissement sur dix ans», souligne Benoît Jacob, le directeur du conseil en gestion des risques de WTW. Pour que les assureurs prennent conscience de la réalité industrielle du terrain, on peut organiser une rencontre entre ces derniers et le management de la société, et pas seulement avec le responsable des assurances. C’est peut-être une bonne méthode.



