«Peu d’industriels français sont assez matures pour profiter de la 5G industrielle. » Pour Philippe Herbert, à la tête de la mission 5G industrielle qui a remis son rapport en mars à Bercy, voilà la principale explication au manque d’intérêt pour ce nouveau réseau de communication. Et au fait qu’aucune des expérimentations lancées depuis deux ans ne soit révolutionnaire. À l’usine du Vaudreuil (Eure) du fabricant d’équipements industriels Schneider Electric, sur le site de Dunkerque (Nord) du sidérurgiste ArcelorMittal ou encore sur celui du fabricant de câbles Acome, à Romagny (Manche), les projets portent sur la connectivité des équipements, la maintenance prédictive, ou encore les applications de réalité augmentée. Des cas d’usages qui pourraient fonctionner avec le wifi ou la 4G.
« Il faut pousser les industriels à expérimenter l’étape d’après », reconnaît Philippe Herbert, ancien de Dassault Systèmes, désormais conseiller dans le capital-risque. C’est-à-dire l’immédiateté dans la remontée d’informations et l’intelligence. « Si vous voulez de la connectivité sur toutes vos lignes, de la synchronisation pour rendre vos machines intelligentes, des lignes de production flexibles avec des dizaines de robots mobiles, vous avez besoin d’un nouveau niveau de communication. » Et d’insister : « La 5G, c’est le système nerveux de l’industrie du futur. »
Plus avancés dans la numérisation et l’exploitation des données, les industriels allemands semblent l’avoir bien compris. Plus d’une centaine de réseaux 5G privés ont déjà été lancés outre-Rhin. « En France, nous avons une frange d’“activistes” qui expérimentent, une minorité d’“informés” qui ne sont pas encore entrés dans le vif du sujet et une grande majorité d’“attentistes”, observe le président de la mission, qui a auditionné une soixantaine d’acteurs. Chez nos amis allemands, c’est un tiers dans chaque catégorie d’après la VDMA [le syndicat allemand des constructeurs de machines industrielles]. C’est ce petit retard que nous voulons rattraper. »
Sans baguette magique pour faire bondir la numérisation des usines françaises, la mission a fait des recommandations. En partie déjà suivies. L’Arcep, le gendarme des télécoms, vient d’ouvrir de nouvelles fréquences d’expérimentations sur la bande 3,8 – 4 GHz, pour compléter celles déjà accessibles (bandes 2,6 GHz TDD et 26 GHz). « L’Arcep va rendre l’accès aux fréquences plus simple et moins cher, explique Philippe Herbert. Mais la fréquence n’est qu’un élément et des expérimentations sont déjà faisables avec celles disponibles. Cette mesure veut envoyer un message aux industriels et créer un appel d’air à projets. »
Meilleur dialogue
Toujours pour stimuler les projets, la mission appelle à l’ouverture de nouveaux lieux appelés Campus Fablab 5G industrielle. « Inspirés par les instituts Fraunhofer en Allemagne, ils doivent réunir des industriels, des opérateurs télécoms et des fournisseurs de solutions, mais aussi intégrer des ateliers équipés de machines et des bouts de ligne de production », décrit Philippe Herbert. Désormais soutenus par un appel à manifestation d’intérêt (AMI), ouvert d’avril à septembre?2022, ces campus doivent trancher avec les showrooms existants et permettre aux mondes des télécoms et de l’industrie de mieux dialoguer et expérimenter ensemble.
Dernier enjeu, enfin?: faire grandir l’écosystème, avec l’émergence d’acteurs porteurs de solutions clés en main. À l’image du réseau 5G privé dévoilé en mars par l’institut de recherche technologique (IRT) B-com. « Dans les réseaux publics, les opérateurs utilisent des antennes 5G pour accéder aux nouvelles fréquences, mais le cœur du réseau reste un système 4G ; à l’inverse, les réseaux privés s’affranchissent des anciennes technologies et sont 100?% 5G. Ils sont donc particulièrement intéressants pour les industriels », vulgarise Mathieu Lagrange, directeur du laboratoire réseaux et sécurité de l’IRT B-com.
En plus d’offrir une meilleure maîtrise des coûts et une confidentialité renforcée des données, qui ne passent pas par des infrastructures partagées, la 5G privée permet d’améliorer la couverture réseau, notamment à l’intérieur des bâtiments ou sur les grands sites. « Nous travaillons par exemple avec un fabricant de fibre optique qui veut pouvoir localiser ses bobines, stockées un peu partout sur son site de 40?hectares, grâce au scan de codes-barres, décrit Mathieu Lagrange. Il n’a pas besoin de fortes capacités pour cela, mais avec le wifi, on ne sait pas couvrir son site aujourd’hui. Sa seule alternative, c’est la 5G privée. » Un cas d’usage qui montre que la 5G industrielle, portée par le déploiement de l’industrie 4.0, peut aussi en être le point de départ.

Vous lisez un article du numéro 3706 de L'Usine Nouvelle - Mai 2022



