Avec ses maisons à colombages et ses vignobles en pente douce, Waiblingen a tout de la petite ville prospère de la proche banlieue de Stuttgart. Son opulence, la ville la doit beaucoup à la fierté locale, Stihl. Coincée le long de la rivière Rems, l’usine historique de l’entreprise familiale, le numéro un mondial de la tronçonneuse, devrait bientôt compter un musée à la gloire du groupe, fondé en 1926. Même la pandémie n’a pas réussi à l’ébranler : en 2020, son chiffre d’affaires devrait encore progresser de plus de 16 %.
Dans son bureau du Beirat, le conseil consultatif de la famille, Nikolas Stihl se souvient pourtant de ses craintes en 2011, lorsque les Verts sont arrivés au pouvoir au Bade-Wurtemberg. « Ils n’avaient jamais gouverné. Bien sûr qu’il faut faire attention à l’environnement. Mais la politique environnementale ne doit pas conduire au dirigisme », relate le petit-fils du fondateur, qui redoute alors une explosion des réglementations pour les entreprises. Il n’est pas le seul. À l’époque, dans ce Land riche, c’est tout le patronat qui s’affole. De la Bavière voisine, des appels montent pour proposer aux industriels qui le souhaiteraient de les accueillir…
Pascal Guittet L’entreprise familiale Stihl, numéro un mondial de la tronçonneuse, est le principal employeur à Waiblingen, à une quinzaine de kilomètres de Stuttgart. Crédit: Pascal Guittet
Il faut dire que le Bade-Wurtemberg constitue le cœur industriel de l’Allemagne. Un tiers du PIB du Land provient de l’industrie, un chiffre énorme comparé aux 12 % français. Berceau de l’automobile, Stuttgart abrite les sièges de Bosch et des constructeurs Porsche et Daimler, dont l’usine s’étend jusqu’au centre de la ville, le long de la Mercedes-Benz Strasse. Mais les craintes du monde industriel apparues il y a une dizaine d’années sont vite retombées. Aux dernières élections régionales de mars, le ministre-président Winfried Kretschmann a rempilé haut la main pour un troisième mandat à la tête du Land.
Même les milieux économiques et les conservateurs ont voté pour les Verts aux dernières élections.
— Hans Peter Fuchs, directeur financier d’EBM-Papst
« Le gouvernement vert a compris que l’industrie doit rester performante. Faire vert coûte plus cher, il faut bien que l’argent vienne des recettes fiscales des entreprises », concède Nikolas Stihl, dont les sites en Allemagne sont déjà neutres en carbone, sans y avoir été contraints. Désormais, «même les milieux économiques et les conservateurs ont voté pour eux aux dernières élections. Le parti s’est modernisé et a montré son sérieux. Plus rien à voir avec le dogmatisme de Joschka Fischer dans les années 1980 », s’amuse Hans Peter Fuchs, le directeur financier d’EBM-Papst, qui domine le marché mondial des ventilateurs depuis Mulfingen, un petit village encerclé de forêts, à une heure et demie de route au nord-est de Stuttgart.
Pascal Guittet Peter Fenkl, le directeur général du fabricant de ventilateurs Ziehl-Abegg, juge que les entreprises n’ont pas à se plaindre depuis que les Verts sont au pouvoir. Crédit: Pascal Guittet
Seul Land dirigé par les Verts, en coalition avec le Parti social-démocrate (SPD), puis l’Union chrétienne-démocrate (CDU) depuis 2015, le Bade-Wurtemberg, fait désormais figure de laboratoire de la politique économique des écologistes en Allemagne. Il est scruté de près, alors que les sondages prédisent une percée inédite aux Grünen lors des élections fédérales le 26 septembre.
« Depuis dix ans, les entreprises ont été bien traitées. Il y a eu des efforts dans les infrastructures. Le Land a financé des digital labs dans les centres techniques sur tout le territoire, il a été le premier à créer son Alliance 4.0 », énumère Dietrich Birk, le directeur général de la branche locale de la puissante fédération de la machine-outil VDMA à la terrasse du café Schlossgarten, à deux pas des grues du chantier pharaonique de rénovation de la gare, Stuttgart 21. Il y a bien eu quelques frictions, comme lors de la création de cinq jours de congés annuels pour la formation professionnelle pendant le mandat. Pour Dietrich Birk, de toute façon, « dans un Land aussi industriel que le Bade-Wurtemberg, on ne peut pas aller contre l’industrie, elle représente trop d’emplois. »
La carte du pragmatisme
Le Bade-Wurtemberg est aussi le royaume du Mittelstand, ces grosses PME dont les produits s’arrachent à l’export et qui sont souvent nichées dans de petites bourgades de carte postale. Difficile dans ces conditions de s’opposer aux intérêts de l’industrie. Stuttgart a bien banni les moteurs les plus polluants du centre-ville depuis deux ans. Mais la décision a été imposée par une justice locale sans que le Land y soit pour grand-chose. Les Verts, eux, préfèrent avancer avec pragmatisme. Avec un maître mot : concilier écologie et économie.
Notre grande réussite est d’avoir réussi à embarquer les entreprises dans la transformation.
— Sandra Detzer, coprésidente régionale des Verts du Bade-Wurtemberg
Dans son bureau du centre de Stuttgart, Sandra Detzer, la coprésidente régionale des Verts du Bade-Wurtemberg, en est la meilleure avocate. « Notre grande réussite est d’avoir réussi à embarquer les entreprises dans la transformation », s’enthousiasme la quadragénaire pétillante, devant la statuette d’une licorne posée sur la table basse et de vieilles affiches électorales, la campagne législative n’ayant pas encore démarré. « Nous sommes l’une des régions les plus innovantes. Nous devons montrer au reste du monde qu’il est possible de gagner de l’argent en développant des produits bons pour le climat », plaide-t-elle.
Pascal Guittet La ministre régionale de l’Économie Nicole Hoffmeister-Kraut en visite dans l’usine de Ziehl-Abegg. Crédit: Pascal Guittet
À quelques nuances près, la ministre de l’Économie du Bade-Wurtemberg, issue des rangs de la CDU, tient le même discours. Ce jour-là, elle inaugure l’extension de l’usine de Ziehl-Abegg, un grand groupe familial spécialisé dans les ventilateurs, près de Künzelsau. « Nous devons veiller à ce que notre économie puisse faire face à la transformation environnementale et digitale. Cela n’aiderait personne de la pousser trop loin dans ses retranchements », défend Nicole Hoffmeister-Kraut, entre deux éloges appuyés à la famille dirigeante de l’entreprise.
Devant elle, les opérateurs pianotent sur leurs écrans pour piloter la ligne d’assemblage automatisée. Afin d’aider l’industrie à faire la transition, « le Land a mis en place des subventions pour développer des procédés plus économes en énergie. Nous finançons des programmes de recherche coopérative et des transferts de technologie en intelligence artificielle à travers les instituts Fraunhofer de la Cyber valley de Tubingue », détaille la ministre.
À la recherche du consensus
Le directeur général de Ziehl-Abegg, Peter Fenkl, n’y trouve rien à redire. Le groupe veut se diversifier dans les essieux électriques pour bus. Il a obtenu du gouvernement local qu’il plaide à Berlin pour des subventions à l’électrification du parc de bus. « Le dossier est maintenant à Bruxelles, on a été entendus. Sans décision claire, le marché ne décolle pas », se félicite le patron. Dans cette région vallonnée du Hohenlohe, les soucis des industriels ont peu à voir avec la politique. Ici, chaque village ou presque compte son champion mondial. Ziehl-Abegg, EBM-Papst, le fabricant d’outillage Würth, Bürkert dans les fluides… Une quinzaine de fleurons du Mittelstand se disputent la main-d’œuvre locale.
Pascal Guittet L’emblématique chantier de rénovation de la gare centrale Stuttgart 21 n’est toujours pas terminé. La grogne autour de ce projet a contribué à la victoire des Verts en 2011. Crédit: Pascal Guittet
« Le télétravail est une chance. Nous allons pouvoir recruter à Stuttgart, plutôt que chercher à faire venir les salariés ici. Cela reste la campagne », espère Hans Peter Fuchs, en pointant les progrès à réaliser sur internet et les zones blanches. Son concurrent Ziehl-Abegg, lui, propose à tous ses apprentis six semaines de stage n’importe où dans le monde et s’est mis à TikTok.
Depuis dix ans, les Verts au pouvoir se sont surtout distingués par leur méthode de gouvernance. Winfried Kretschmann a fait de la recherche du consensus sa marque de fabrique. « Il a désamorcé le conflit autour de Stuttgart 21 grâce au dialogue », souligne Jens Althoff, le directeur à Paris de la Fondation Heinrich Böll, proche des Verts.
Le secteur automobile en première ligne
Il faut que nous produisions les nouveaux modèles électriques ici, c’est notre prospérité qui est en jeu.
— Kai Burmeister, responsable local d’IG Metall
Avec l’industrie, le gouvernement a multiplié les plates-formes d’échange. La démarche prend tout son sens dans l’automobile. Depuis 2017, le gouvernement a mis autour de la table constructeurs, équipementiers, syndicats de salariés et instituts de recherche pour anticiper le virage vers le moteur électrique. Près d’un emploi sur deux risque d’être touché par le déclin des moteurs thermiques, d’après les calculs du syndicat IG Metall. Alors que le secteur représente 275 000 salariés directs...
« Ilfaut que nous produisions les nouveaux modèles électriques ici, c’est notre prospérité qui est en jeu. Et les entreprises ne se préparaient pas assez vite », s’alarme Kai Burmeister, le responsable local d’IG Metall. Au début, les grands constructeurs traînaient les pieds. « Pour Winfried Kretschmann, le sujet devait être traité au niveau des grands patrons et des ministres en personne », raconte Franz Loogen, le directeur de l’agence régionale E-mobil BW, qui soutient le virage vers la mobilité verte.
Pascal Guittet Musée Mercedes-Benz à Stuttgart. La ville de 640 000 habitants abrite le siège de Porsche et Daimler. Crédit: Pascal Guittet
Résultat ? Ce dialogue stratégique de l’industrie automobile a accéléré le déploiement des bornes de recharge tous les 10 kilomètres, l’un des meilleurs maillages en Allemagne. Un nouveau guichet accompagne les plus petits sous-traitants de rangs 2 et 3. « Le Land finance dix jours d’audit, pris en charge à 80 % pour aider les PME à établir leur plan de transformation vers la mobilité verte », détaille Katja Gicklhorn, la directrice du programme. « C’est bien, mais il faudrait encore plus de concret », regrette Kai Burmeister.
Des ambitions climatiques à revoir
La politique menée n’est pas à la hauteur de l’urgence climatique. Il faut faire reculer davantage la place de la voiture.
— Friederike Benjes, ancienne militante du mouvement Extinction Rebellion
Ce pragmatisme n’a pas empêché les Verts de mener des politiques ambitieuses en faveur de la biodiversité, en se fixant comme objectif de porter à 40 % les surfaces consacrées à l’agriculture biologique en 2030 notamment. Et en triplant le budget dédié à la protection de la nature. Toutefois ces mesures ne sont pas du goût de tous chez les écologistes. « La politique menée n’est pas à la hauteur de l’urgence climatique. Il faut faire reculer bien davantage la place de la voiture », attaque Friederike Benjes, une ancienne militante du mouvement Extinction Rebellion.
En mars, elle a été candidate pour le nouveau parti Klimaliste. Celui-ci n’a recueilli que 0,9 % des voix, cependant l’alerte a été jugée assez sérieuse pour que les Verts durcissent l’ambition climatique de leur programme. Les frictions avec les conservateurs ont également sérieusement ralenti les ambitions du Land sur la transition énergétique. « Mais nous avons récolté 30 % des voix en mars et la CDU seulement 24 %. Nous avons pu cette fois imposer tout notre plan climat dans le nouvel accord de coalition », affirme Sandra Detzer, la présidente locale des Verts, qui promettent de rendre obligatoire l’installation de panneaux photovoltaïques dans tous les nouveaux bâtiments, y compris résidentiels.
Une recette transposable ?
La recette est-elle transposable au-delà du Bade-Wurtemberg ? À voir. Le succès tient en grande partie à la personnalité du ministre-président, catholique bon teint, fou de nature mais qui roule en Mercedes diesel (depuis l’an dernier, il en possède aussi une électrique). « Au fond, Winfried Kretschmann est un conservateur qui a construit sa carrière chez les Verts », juge Dietrich Birk. Ses prises de position le mettent en porte-à-faux par rapport à son propre parti à Berlin. L’an dernier, il a plaidé avec ses voisins de Bavière et de Basse-Saxe, autres bastions de l’automobile, en faveur d’une prime à l’achat de voitures thermiques pour soutenir les ventes des grands constructeurs. Il ne voit pas d’un bon œil un impôt sur la fortune, critiqué par le Mittelstand.
Peer-Michael Dick, le président de la fédération patronale Südwestmetall, a un avis tranché sur la question. « Le Bade-Wurtemberg ne peut pas servir de modèle. Le programme national des Verts est trop éloigné de l’industrie », estime-t-il. En regardant par la grande baie vitrée de son bureau, qui surplombe l’un des nombreux chantiers de Stuttgart, il n’est pas tendre non plus avec l’exécutif local. « Dire : on vous aide, vous allez devenir champion du monde du climat, c’est bien, mais ce n’est pas certain. Il y a peut-être mieux à faire en attendant que de créer des pistes cyclables rapides », pointe-t-il en surveillant la circulation encore fluide. Mais il le reconnaît. À Berlin comme à Stuttgart, le plus important pour les entreprises, « c’est d’avoir la stabilité et donc la coalition la plus large possible ». Y compris avec les Verts.



