Il y aura un "avant", et un "après". Comme pour les subprimes en 2008. Le monde qui sortira de la crise du Covid-19 ne sera pas identique à celui qui l’a précédé. Quand nous en aurons fini avec l’alerte sanitaire, et avec la récession qu’elle va probablement déclencher, nous nous apercevrons qu’ils auront servi non de détonateur mais d’accélérateur à une lame de fond : la réorganisation des flux de production à l’échelle mondiale.
Même si d’aucuns ne veulent pas y croire faute d’en voir assez vite les effets, cela fait trois ans que nous affirmons ici que les grands principes de la production manufacturière qui ont dominé entre 1980 et 2010, entraînant la mondialisation à outrance des chaînes de valeur, sont devenus caducs. La recherche des coûts de main-d’œuvre les plus faibles, et la volonté de faire des économies d’échelle, qui conduisaient à installer de très grandes usines en Chine (Wuhan en tête !) ne s’appliquent plus. D’une part, parce que les salaires chinois ont été multipliés par dix, ce qui les rend moins attractifs : les coûts de transport ne sont plus forcément compensés. Ensuite, la digitalisation balaie l’effet de taille : la production numérique, plus souple et plus agile, permet de fabriquer des petites séries à des coûts proches de ceux des grandes séries, tout en répondant aux besoins de personnalisation des clients.
Ce changement de paradigme entraîne logiquement une relocalisation de la production à proximité des marchés. Mais pas forcément en France : on peut imaginer qu’il y ait en Europe trois ou quatre "plaques" dans les zones les plus attractives. Deux autres facteurs vont dans ce sens : d’abord, la nouvelle obsession de sustainability des consommateurs, des salariés et donc des entreprises. Le souci d’émettre moins de CO2 et de produire social et responsable pousse à relocaliser. Autre élément à l’œuvre, la stratégie protectionniste de Donald Trump et son bras de fer avec la Chine auront créé un mouvement de relocalisation aux États-Unis… et un protectionnisme accru ailleurs.
Le Covid-19, et les ruptures d’approvisionnement dont la Chine est responsable, ajoute une nouvelle raison de re-régionaliser la production. Tous les équipementiers auto, par exemple, produisent certaines pièces en Chine ; parfois l’usine de Wuhan était le seul fournisseur mondial pour une pièce donnée. En effet, la pression des constructeurs sur les coûts est telle qu’il n’est plus possible stratégiquement de garder deux fournisseurs pour le même composant. Cela augmente le risque de rupture de la chaîne, mais ce risque est assumé : tous les équipementiers agissent à l’identique et se contentent de prier pour ne pas être le "maillon faible". En clair, lorsque la chaîne d’assemblage d’une voiture s’interrompt parce qu’il manque un rétroviseur, le fournisseur du pare-chocs ou des phares, qui est aussi en flux tendu, peut souffler et reconstituer son stock. Les pénalités vont au maillon faible, le fabricant de rétroviseurs…
La crise du coronavirus sera-t-elle une leçon suffisante pour accélérer massivement les relocalisations, quitte à renchérir les coûts globaux ? Il faudra quelques années pour le savoir. Seule certitude : toutes les tendances sont aujourd’hui étonnamment convergentes.



