Pour défendre une cause, il faut commencer par créer une catégorie statistique. C’est Yvon Gattaz, le père de Pierre, fondateur de Radiall et "patron des patrons" à l’époque du CNPF, qui en a eu l’intuition. Il constatait que la politique de droits de succession prohibitifs menée par la puissance publique allait détruire toutes les belles entreprises créées après la guerre, en les obligeant à se vendre pour acquitter ces impôts. Quelque 600 d’entre elles ont été cédées à des étrangers, dont des marques emblématiques comme Taittinger, Upsa, Salomon, Rossignol, Transports Dubois et Sommer-Allibert. Or, lorsqu’un groupe étranger rachète une ETI, il surpaye la marque et "rationalise" ensuite l’outil en fermant les sites de production français.
L’Asmep-ETI a donc été fondée ; elle a tiré la sonnette d’alarme et milité pour la création d’une catégorie statistique. Nicolas Sarkozy en a accepté le principe : "D’accord, on la crée, mais après démerdez-vous !" Entre-temps, la démonstration avait été faite du "génocide" en cours, et les droits de succession réduits grâce au pacte Dutreil.
Mais l’observation des 5 500 ETI françaises (dont 1 600 filiales de grands groupes) a aussi permis de constater, sur cette population dont les sites sont essentiellement français, les méfaits des taxes de production. Leur expérience est plus instructive que celle des groupes du CAC 40, car ces derniers, plus optimisateurs, ont délocalisé depuis longtemps. Ce n’est pas un hasard s’ils ont deux fois moins de sites dans l’Hexagone que leurs homologues allemands en Allemagne. Aujourd’hui, ce sont donc les 1 900 ETI industrielles qui payent l’essentiel des taxes de production.
Même réduits de 10 milliards d’euros sur 86 en 2019 – soit 800 000 euros en moyenne par ETI, 1 million pour une ETI industrielle –, nos impôts de production resteront trois fois supérieurs à la moyenne européenne. C’est pourquoi, dans notre appel des Trente, alors même que le ministre de l’Économie venait d’annoncer la baisse de 10 milliards, les coprésidents du Meti Frédéric Coirier, de Poujoulat, et Philippe d’Ornano, de Sisley, continuaient de penser que l’alignement des impôts de production sur la moyenne européenne demeurait la mesure vitale à prendre pour sauver l’industrie.
Le Meti a examiné les comptes de deux entreprises jumelles – activité, nombre de salariés, coûts matières... –, en France et en Allemagne. La seconde obtient un profit 70 % supérieur à la première ! La différence provient des impôts de production et des charges sociales. Avec de tels bénéfices, il est plus aisé pour les Allemands d’investir dans l’outil industriel, tandis que les Français tombent dans un cercle vicieux : investissant moins, ils automatisent moins et deviennent moins compétitifs.
L’exemple de Bridgestone est édifiant. La filiale française du groupe japonais a a payé, en 2019, davantage d’impôts de production qu’elle n’affichait de pertes : 7 millions d’euros contre 5. Si elle avait été localisée en Allemagne, elle aurait donc fait des bénéfices… et Béthune n’aurait pas vu disparaître son usine. Cette année, 44 % des ETI estiment qu’elles vont être en déficit, un tiers d’entre elles envisageant même une perte supérieure à 10 % de leur chiffre d’affaires. Et pourtant, il est possible, comme en 2009, que les recettes provenant des taxes de production battent tous les records…



