Analyse

De 22 à 180 membres, l'initiative européenne sur le cloud Gaia-X veut prendre une autre ampleur

Organisé les 18 et 19 novembre, le Sommet sur Gaia-X veut faire passer l’initiative franco-allemande d’infrastructure souveraine pour les données dans le cloud à l'échelle européenne. Avec 180 membres désormais réunis autour de cette plateforme visant à favoriser les échanges de données sécurisés, Gaia-X se renforce, mais l’objectif d’une alternative cloud claire face aux géants américains s’estompe au profit de solutions hybrides.

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OVH serveurs de datacenter
Gaia-x veut construire un ensemble de standards et de règles pour favoriser le partage de données entre les industriels

“Nous avons travaillé tout l’été pour convaincre 158 membres supplémentaires de nous rejoindre, se félicite Hubert Tardieu le PDG par intérim de l’association Gaia-X auprès de l'Usine Nouvelle. De 22 membres fondateurs, nous sommes passés à 180 au total”. Difficile de dresser une liste exhaustive, mais pour son maître d'oeuvre, l’objectif de reconnaissance de Gaia-X est rempli. L'initiative intègre désormais “tous les fournisseurs de cloud au niveau mondial, mais aussi toute une série d’utilisateurs dans de grands domaines comme la finance, l’énergie, la santé, l’industrie 4.0 ou la mobilité”, détaille-t-il.

De quoi donner de la force à l’initiative franco-allemande d’infrastructure souveraine pour les données dans le cloud. L'annonce de ces renforts est prévue à l'occasion d'un forum virtuel  qui s'ouvre ce mercredi 18 novembre. Il verra dirigeants politiques et grandes entreprises se succéder pour présenter les détails de l’initiative, souvent présentée comme visant à redonner aux entreprises européennes la souveraineté sur leurs données.

Microsoft, Amazon et Google présents

A la lumière de cet objectif - permettre à l’Europe de construire une offre de cloud alternative à celle des géants américains et chinois - la présence de ces derniers parmi les offreurs de cloud (ainsi que leur prise de parole prévue le 19 novembre) étonne. Alors que Microsoft, Amazon, Google et Alibaba représentaient 72% du cloud public en 2019, et que cette position dominante inquiète l’industrie européenne, pourquoi les faire participer à la contre-attaque ?

“Le cloud souverain, cela signifie rendre la souveraineté dans l’usage des données à ceux qui les partagent”, tranche Hubert Tardieu. Autrement dit : l’objectif de Gaia-X n’est pas de développer un cloud public européen, mais de mettre au point un ensemble de standards politiques et techniques pour garantir le bon usage et le contrôle des données partagées dans le cloud, et favoriser leur mise en commun entre les entreprises pour multiplier les cas d’usages, explique le président par intérim de l’association Gaia-X.

Un point de vue partagé par T-Systems, une filiale de Deutsche Telekom spécialiste du cloud et de l’IT, qui est engagé dans l’initiative depuis ses débuts. “Gaia-X est une démarche de construction, pas d’exclusion, explique le directeur de T-Systems en charge de la France, Jean Paul Alibert. L’idée est d’abord de définir des standards d’interopérabilité, pour travailler en confiance avec tous les acteurs alignés sur ces standards”.

Construire un mouvement européen

C’est donc l’objectif de ce sommet, qui vise à étendre l’initiative au-delà de son berceau franco-allemand. Initialement ébauché outre-Rhin, le projet Gaia-X a été annoncé par les ministres de l’Economie français et allemand en octobre 2019, avant d’être officiellement lancé le 5 juin dernier par un consortium de 22 entreprises fondatrices, 11 françaises et 11 allemandes. Celles-ci ont annoncé le 15 septembre que Gaia-X prendrait la forme d’une association internationale de droit belge (AISBL), qui attend un décret royal pour finaliser sa création.

Si la majorité des 180 membres que compte désormais l'initiative sont encore allemands puis français, une trentaine d’entreprises italiennes en font partie, tandis qu’une dizaine d’autres pays membres de l’Union européenne sont représentés. Toutes ces entreprises devront donc revoir ensemble dans les prochains mois les architectures de standards ébauchées par les membres fondateurs, avant que les premiers services de Gaia-X ne soient opérationnels fin 2021. Signe de l’ouverture : aux côtés des ministres de l’Economie français et allemand, Bruno Le Maire et Peter Altmaier, et du commissaire européen Thierry Breton, qui interviendront ce 18 novembre dans l'après-midi, la ministre italienne en charge de l’Innovation et du numérique, Paola Pisano, prendra la parole le lendemain.

L'interopérabilité, la transparence, la sécurité et la réversibilité érigés en standard devant permettre aux entreprises européennes de partager sans craintes leurs données, mais aussi de regagner un pouvoir de négociation face aux fournisseurs de cloud dominants. En construisant des standards et une nomenclature commune, Gaia-X devrait apporter davantage de transparence aux offres cloud et aux différents services existants, depuis l'infrastructure jusqu'à la plateforme et aux applications. 

De quoi avantager légèrement les entreprises européenne. Car les Gafam, "comme toute société n’ayant pas son siège social sur le sol européen, n’auront pas accès au conseil d’administration de Gaia-X”, assure Hubert Tardieu. Celles-ci pourront donc proposer leurs offres selon les standards fixés par l’association, mais pas influencer directement la construction de ces standards.

Espaces de données thématiques

En lien avec la stratégie européenne pour les données annoncée par la Commission européenne en début d’année, Gaia-X devra aussi “permettre à un certain nombre d’utilisateurs de se regrouper pour partager leurs données et créer des data-space thématiques communs”, résume Hubert Tardieu.

Les besoins n'étant pas les mêmes entre l’énergie, l’industrie 4.0, les solutions de mobilité ou la santé par exemple, les membres de Gaia-X s'attacheront à développer à la fois des lignes générales, et des standards d'échange et de sécurité différents selon les secteurs. Un point qui devrait aussi occuper le forum, durant lequel plusieurs industriels (EDF, Airbus, Philips, Bosch, BMW), détailleront divers cas d’usages pertinents pour leurs activités, et les critères d’interopérabilité nécessaires pour les mettre en oeuvre. 

OVH et T-systems proposent déjà une offre européenne

Si les interventions les plus politiques prévues sur les deux jours clarifieront peut être ce point, l’objectif de construire une offre de cloud européenne alternative n’est pas totalement perdue. Alors que l’Europe compte déjà de nombreux acteurs compétents dans le domaine, Gaia-X pourrait permettre de leur donner une nouvelle visibilité, ou même d’agréger leurs services à ceux d’acteurs extra-européens, désormais interopérables. En juin, l'idée d'une “place de marché” permettant de comparer les offres et de mettre en avant celles non soumises au Cloud Act, avait été mise en avant, même si cet aspect semble désormais moins prioritaire, selon les informations de l'Usine Nouvelle.  

Mais pour les industriels, Gaia-X sera aussi une tribune. "La grande victoire de Gaia-X est déjà le grand coup de projecteur porté sur la problématique de la souveraineté, notamment sur les sujets de la data et de son substrat, le cloud", juge ainsi Yann Lechelle, le directeur exécutif de Scaleway, qui note que "les alternatives au cloud européen existent déjà", et que "faire émerger un cloud européen n’est donc pas un sujet en dehors de l’idée de créer un mastodonte". 

“Nous constatons une sensibilité plus forte de nos clients autour de la protection de leurs données”, abonde Jean-Paul Alibert, de T-systems. Pour surfer sur la vague, l’industriel allemand s’est d’ailleurs allié avec le premier acteur du cloud français, OVH, en septembre dernier. En s’appuyant sur les serveurs développés par OVH et ses couches logicielles d'infogérance et de services de l’allemand, ce service veut offrir une alternative cloud européenne pour l’hébergement des données sensibles. De quoi permettre aux européens de rester dans la course et de capter des marchés supplémentaires, que ce soit en compétition avec les Gafam, ou en coopération avec eux. OVH ayant par exemple annoncé fin novembre collaborer avec Google pour déployer une offre cloud. Difficile, dans ce secteur, de faire totalement sans les Gafam. 

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