« Mesdames et messieurs, nous amorçons notre descente vers Skellefteå, qu’il faudra sans doute bientôt rebaptiser Northvolt City », annonce l’hôtesse de l’air alors que l’A 320 de la compagnie SAS plonge vers cette ville suédoise de 70 000 habitants, située à 300 km du cercle polaire. Dans l’avion, les travailleurs – principalement des hommes – qui se rendent sur le site de la gigafactory de batteries en cours de construction sont bien visibles avec leur sweat-shirt noir barré du logo Northvolt.
Depuis le 22 octobre, SAS a ajouté deux vols hebdomadaires sur la ligne Stockholm-Skellefteå, la seule du pays qui n’ait jamais ralenti depuis la pandémie. Il faut parcourir une vingtaine de kilomètres de forêt et croiser quelques fermes, peintes en rouge de Falun, avant d’arriver au centre-ville et d’obliquer vers l’ouest et la côte. Là se découvre un site d’un demi-million de mètres carrés de bâti, où se dresse une dizaine de gigantesques édifices, dont la production commencera à la fin 2021.
Un grand plan d’investissement pour attirer les entreprises
Qui aurait parié sur les chances de Skellefteå d’accueillir un tel projet d’envergure européenne ? D’autant que le spécialiste suédois des batteries n’avait même pas ciblé cette ville parmi ses 20 sites potentiels… Au début des années 2010, la cité à tradition industrielle vit au rythme de l’industrie du bois, des mines et du recyclage des métaux. Dotée de quelques entreprises de renom telles que Boliden et Holmen Martinsons, elle perd des habitants.
Les deux villes universitaires voisines, Umeå et Luleå, exercent une forte attraction sur les jeunes. Sous l’impulsion d’Evelina Falhesson, la maire, et de Kristina Sundin Jonsson, la directrice des services de la municipalité, la ville contre-attaque. Elle lance en 2015 un grand plan d’investissement dans les infrastructures (logements, écoles, centre culturel…) et part à la conquête de nouvelles entreprises motivées par les enjeux de durabilité.
D.R. La gigafactory débutera sa production fin 2021. Elle comprend 500 000 m2 de bâti. © Pascal Guittet
Aujourd’hui, leur pari prend corps. À l’intérieur du site de Northvolt, qui a décroché son permis de construire en à peine six mois, on installe les équipements pour fournir dès 2025 60 gigawattheures de batteries par an. De l’autre côté de la route, un rideau d’épicéas masque une zone industrielle récemment viabilisée, où deux fournisseurs de Northvolt sont en cours d’installation : le chinois KDL produira des enveloppes en aluminium et le coréen Dongjin des nanotubes de carbone.
La ville a pris des risques. Ils ont commencé à défricher le terrain avant même d’avoir notre accord final.
— Paolo Cerruti, cofondateur de Northvolt
La municipalité a vu grand et ces entreprises n’occupent que 10 % de la future zone d’accueil de l’écosystème de Northvolt. « La ville a pris des risques, témoigne Paolo Cerruti, le cofondateur de Northvolt. Ils ont commencé à défricher le terrain avant même d’avoir notre accord final. » Pas de subventions à l’installation, mais un terrain au prix du marché, c’est-à-dire moins cher que dans le sud du pays, tout comme les 300 mégawatts d’électricité dont aura besoin l’entreprise.
Si la ville de Skellefteå a de l’espace, une énergie hydroélectrique propre abondante et des compétences industrielles, elle s’est aussi lancée dans une opération séduction en direction des travailleurs. « Nous savions que pour les faire venir, il fallait aussi un cadre attractif, avec de la culture, des écoles, des restaurants, des logements agréables… », revendique Evelina Falhesson.
Pascal Guittet La municipalité achève un centre culturel de 20 étages en construction bois. Il accueillera hôtel, galerie, théâtre, bibliothèque… © Pascal Guittet
Nous avions un plan de développement qui passait par l’industrie et la qualité du cadre de vie, mais avec Northvolt, c’est l’effet ketchup. D’un seul coup, tout s’est accéléré.
— Evelina Falhesson, maire de Skellefteå
Le Sara Cultural Center est presque achevé. C’est l’un des plus hauts bâtiments en construction bois du monde. « Nous avions un plan de développement qui passait par l’industrie et la qualité du cadre de vie, mais avec Northvolt, c’est l’effet ketchup. D’un seul coup, tout s’est accéléré », se réjouit la maire.
4 500 emplois et plus de 10 000 nouveaux habitants
Northvolt emploiera 3 000 personnes en vitesse de croisière et ses sous-traitants 1 500. Dirigée par les sociaux-démocrates depuis soixante-dix ans, la ville a un autre atout : elle est propriétaire de l’aéroport, du port, de la société d’énergie, de sociétés immobilières. Au point que certains la qualifient de « petite Chine »…
Elle accueille en outre deux campus des universités voisines. À la mi-mai, une centaine de salariés allemands de Northvolt ont été invités avec leur famille. Skellefteå, qui en 2015 visait 80 000 habitants en 2030, a révisé ses plans et table désormais sur… 90 000. Et les nuits sans sommeil des élus ne sont pas dues au soleil de minuit, mais à la pression des 500 logements qu’il faut construire.
Pascal Guittet L’équipe municipale emmenée par Kristina Sundin Jonsson avait un plan 2030 pour accueillir des industries et a délivré le permis de construire de Northvolt en moins de six mois. © Pascal Guittet
Sur le parking gravillonné du site de Northvolt, une centaine de voitures et de bus déverse déjà ouvriers et ingénieurs. Quelques dizaines d’entre eux patientent sagement devant une tente de test Covid. Il y a là Isaac et son copain, la vingtaine, tous deux électriciens, qui viennent d’Uppsala, une ville du sud du pays. « J’aime bien le job. Et je n’ai jamais travaillé sur un projet aussi ambitieux », déclare fièrement Isaac.
À côté d’eux, discutent trois soudeurs finlandais du contractant Fineweld, dotés d’une solide expérience de plus de quinze ans dans la construction de site chimique. Les salaires sont attractifs et le rythme de travail alternant période de dix jours sur site et semaine de repos leur convient : « Il faut bien qu’on retrouve nos familles en Finlande ! » Le chauffeur de taxi irakien qui nous a conduits sur place dépose ici chaque jour des travailleurs, partenaires et sous-traitants de toutes nationalités. Skellefteå est devenu la capitale européenne de la batterie.



