C’est l’un des exemples de l’attractivité de la France que le gouvernement espère voir se multiplier dans les prochains mois. Depuis septembre 2020, la nouvelle usine du groupe allemand Dräger sort de ses lignes d'Obernai (Alsace) des masques FFP2 et FFP3, utilisés dans la santé et dans l’industrie pour protéger des poussières. "Cette usine, nous n’étions pas sûrs de la gagner. D’autres pays européens la voulaient", se félicite Franck Becker, le directeur délégué de l’Adira, l’agence de développement de l’Alsace.
Emmanuel Macron doit rencontrer en virtuel une centaine de grands patrons lundi 25 janvier, alors que le sommet Choose France est reporté à cause de la situation sanitaire. Le président de la République a fait de la bataille de l’attractivité une des priorités de son agenda économique. Avec succès. Juste avant la pandémie, la France était devenue en 2019 la première destination européenne pour les investisseurs étrangers, y compris pour les implantations industrielles et les centres de R&D. Un titre que Paris espère bien conserver malgré la crise sanitaire. "La politique pro-business menée depuis le début du mandat, avec la baisse de la fiscalité et la refonte des règles du marché du travail y a participé. La crise du Covid a rebattu les cartes. Les dirigeants étrangers sont attentifs aux plans de relance qui vont structurer l’économie des dix prochaines années ", pointe-t-on à l’Elysée.
L’attractivité ne se joue pas que sur la compétitivité coût et la fiscalité. Pour attirer des usines, la compétition se joue aussi sur de petits détails. Et sur la mobilisation générale pour avancer vite. "Dans le groupe, personne ne se souvient être allé aussi vite nulle part dans le monde pour ouvrir une usine. Il y a eu un accompagnement volontariste et pragmatique de tous", pointe Yves le Gouguec, le responsable de Dräger France.
Pour l'industriel, tout commence en mars 2020. Alors que la pandémie déferle sur l’Europe, le groupe allemand (2,8 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2019) comprend qu’il va devoir augmenter ses capacités de production sur le continent. Et fait passer le message à toutes ses filiales pour trouver la meilleure implantation pour la future usine de masques. En France, le directeur de la filiale Yves Le Gouguec est déjà en contact avec la cellule de crise de Bercy pour fournir les hôpitaux en respirateurs. Car c’est l’autre grande spécialité de l’entreprise familiale de Lübeck, qui produit aussi des éthylotest anti-démarrage, des dépistages de produits stupéfiants et des masques donc. Au printemps, les fabricants d’équipements sont pris d’assaut. L’administration Trump, le roi des Pays-Bas appellent Stephan Dräger, le PDG, sur son portable pour sécuriser des commandes pour leurs propres pays. Pour la France, c’est l’ambassadrice en poste en Allemagne qui contacte l’entreprise.
Bercy et l'Elysée dans le jeu
Quand il apprend que son groupe veut créer une nouvelle usine en Europe, Yves Le Gouguec fait remonter l’information. Aussitôt, c’est le branle-bas de combat. "C’est rare que les projets viennent à nous. C’est plutôt à nous de prospecter habituellement", s’amuse Didier Boulogne, le responsable de Business France à Düsseldorf. En moyenne, Business France recense de 30 à 40 projets par semaine. Les dossiers identifiés sont ensuite publiés sur la place de marché de l’agence publique destinée aux régions. Charge ensuite à chaque agence de développement régionale de proposer des sites possibles d’implantations aux entreprises. "Pour les plus grandes entreprises, le soutien administratif et politique est décisif. Pour les plus petites, l’enjeu est souvent plus RH, pour recruter le personnel, l’encadrement de la filiale", sait d’avance Didier Boulogne, qui pilote 8 personnes pour faire la prospection de possibles projets d’implantation en France dans les pays germaniques. Dräger, lui, a déjà arrêté son choix sur l’Alsace, pour sa proximité avec l’Allemagne et avec sa filiale de services, déjà implantée à Strasbourg. Pour ne rien gâcher, Stephan Dräger est un amoureux de l’Alsace, où il possède une résidence secondaire. De quoi marquer des points dans la compétition face aux autres pays européens et à l’Allemagne.
A Paris, le dossier remonte aussi au cabinet d’Agnès Pannier-Runacher, la ministre de l’Industrie à Bercy et au conseiller économique de l’Elysée. Avant de donner son accord final, Dräger a besoin de sécuriser une commande de 10 millions de masques par l’Etat. Courant juin, l’accord est scellé et le feu vert est donné à l’ouverture de l’usine. Le groupe allemand s’est fixé un objectif de faire tourner son usine au 1er octobre au plus tard.
Mobilisation générale des acteurs locaux
Localement, l’agence de développement régionale l’Adira, les collectivités locales, la sous-préfecture, la région et Business France organisent une réunion autour de l’entreprise. Le message : " Ils étaient là pour nous aider", raconte Yves Le Gouguec. L’entreprise a déjà identifié un bâtiment à Obernai. Et n’a pas besoin d’autorisation administrative ou de permis de construire. "Trouver un bâtiment, c’est bien, mais il faut aussi se sentir bienvenu, et voir que l’ensemble des collectivités sont à votre disposition. Ce sont les petits détails qui font la différence. Une lettre d’engagement qui arrive dans les temps annoncés, par exemple", pointe Franck Becker, le directeur délégué de l’agence de développement régionale d’Alsace, la plus ancienne de France.
L’agence s’active pour faire le lien avec la mairie et installer la signalétique autour du site. Fait le contact avec des agences d’intérim locales. Le PDG est reçu par le maire d'Obernai pendant l’été pour dîner. Le conseil régional, lui, vote 500 000 euros pour aider l’implantation de l’entreprise. Le bâtiment appartient à une figure industrielle locale de l’agroalimentaire, Bernard Stoeffler. "Nous avons réussi à mobiliser notre réseau de sous-traitants en plein été, alors qu’ils croulaient déjà sous les chantiers", se félicite Frédérique Stoeffler, sa fille qui pilote avec lui Alsagestion. Chaque jour, père et fille passent sur le chantier. Le premier masque est sorti des lignes de production le 23 septembre. L’usine devrait bientôt compter 60 salariés et produire de 75 à 100 millions de masques FFP2 et FFP3.



