Le décor n’a pas été choisi au hasard. C’est à Pittsburgh, ancien centre industriel du nord-est américain, que le président Joe Biden a choisi de dévoiler, le 31 mars, son méga plan d’investissement de 2 200 milliards de dollars, à dépenser sur huit ans. Une grande partie des crédits de l’American Jobs act doivent être fléchés dans les infrastructures, dont personne aux Etats-Unis ne conteste le mauvais état général et le sous-investissement chronique. «C’est peut-être un des seuls sujets sur lequel il existe un consensus bipartisan», pointe Ruben Nizard, économiste pour la Coface en charge des Etats-Unis. Mais pour le président américain, son grand plan, qui risque d'être âprement discuté au Sénat où la majorité démocrate ne tient qu'à une voix, doit surtout maintenir les Etats-Unis dans la course technologique avec la Chine. « Nous sommes un des rares pays où les investissements en R&D ont décliné depuis 25 ans, rapportés au PIB », s’est inquiété Joe Biden dans son discours, plaidant pour que les Etats-Unis puissent « gagner la compétition mondiale avec la Chine dans les années à venir ».
Démonstrateurs verts et relocalisation de produits stratégiques
Au total, près de 500 milliards de dollars doivent être injectés dans le secteur manufacturier américain, selon la proposition défendue par la Maison Blanche. Avec un focus sur la R&D, notamment en intelligence artificielle et sur le climat. Près de 180 milliards de dollars devraient ainsi être investis dans les capacités de recherche et les technologies d’avenir, dont 35 milliards sur des technologies vertes. Ils devraient servir à financer une nouvelle agence fédérale, l’Arpa-C, pour le développement de technologies innovantes de baisse des émissions, sur le modèle de la Darpa dans le domaine de la défense, et la mise en oeuvre de démonstrateurs dans le stockage d’énergie, le captage de CO2, l’éolien flottant ou la séparation des terres rares.
Joe Biden a aussi annoncé 300 milliards de dollars pour renforcer la base industrielle américaine et sa compétitivité. Pour réduire ses vulnérabilités dans certaines chaînes de valeur stratégiques, Washington veut débloquer 50 milliards de dollars pour financer la production sur son sol de biens critiques et renforcer son autonomie stratégique. 50 autres milliards de dollars devraient être investis dans la recherche et la production de semi-conducteurs, un des points de fragilité de l’économie américaine. L’administration américaine prévoit en outre de renforcer ses investissements dans la production de principes actifs et les équipements de lutte contre les épidémies. Une partie du plan devrait enfin passer par le renforcement des hubs d’innovation et pour aider les PME industrielles à se moderniser et renforcer leur capitaux.
174 milliards d'euros pour le véhicule électrique
S'y ajoute un autre axe clé : le développement du véhicule électrique. 174 milliards de dollars vont être injectés dans des subventions directes à l’achat de véhicules par les particuliers, au déploiement de bornes de recharge et à la conversion de 20 % des bus scolaires jaunes à l’électrique. Là aussi, la rivalité sino-américaine transparaît en toile de fond. « Le marché américain est le tiers du marché chinois du véhicule électrique », rappelle la Maison Blanche, qui entend pousser le développement d’une filière de l’approvisionnement en matières premières jusqu’au produit final.
Depuis la crise, l’industrie américaine a bien engagé son rebond. En mars, le moral des industriels a atteint son plus haut niveau depuis plus de trente ans, alors que l’accélération de la vaccination laisse entrevoir le bout du tunnel. « La part de l’emploi manufacturier s’était stabilisée depuis la grande crise de 2008, et avait même regagné du terrain » pointe Ruben Nizard. « Mais le marché de l’emploi conserve des fragilités importantes: entre 8 et 9 millions d’emplois en moins et 4 millions de personnes qui ont quitté la population active depuis la crise ».
A court terme, les 2 200 milliards de dollars du plan d’investissement, qui s’ajouteront aux 1900 milliards du plan de relance, devraient alimenter le déficit commercial américain, faute de capacité de production des entreprises américaines. Car l’économie, qui devrait retrouver avant l’été son niveau d’avant-crise, tourne à plein régime. « Il y a un risque de surchauffe temporaire Je ne serai pas surpris que le niveau d’inflation dépasse 2 %, mais cela ne sera probablement que temporaire », pointe Ruben Nizard.
La réforme de la fiscalité inquiète les milieux d'affaires
La surchauffe devrait être d’autant plus limitée que, contrairement au plan de relance adopté en mars, l’American jobs act de 2200 milliards de dollars ne doit pas être financé à long terme par l’endettement, mais par une hausse des impôts des entreprises. Un impôt sur les sociétés augmenté de 21 % à 28 %, voilà de quoi refroidir les ardeurs des industriels américains, à l’exception des constructeurs automobiles. « Augmenter les taxes des industriels va réduire notre capacité de mener cette reprise. Notre secteur s’est battu pendant des années pour obtenir un système fiscal qui ait des taux compétitifs », s’inquiète l’association nationale des industriels NAM. Bien qu'elle considère que le plan d’investissement va dans le bon sens, la NAM pense « qu’il pourrait être financé autrement, par des péages ou du financement de projet ». Les groupes parapétroliers pestent eux aussi contre ce financement par l’augmentation générale des taxes, ainsi que contre la hausse des crédits d’impôts favorables aux énergies renouvelables et l’absence de construction de nouveaux pipelines parmi les infrastructures.



