Combien coûtera le futur vaccin contre le Covid-19 ? L’étonnante réponse de l’industrie pharmaceutique

Les pays riches, comme les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la France via des alliances européennes, multiplient les gigantesques précommandes auprès des laboratoires pharmaceutiques mondiaux de futurs vaccins contre le Covid-19. Mais à quel prix sont vendus ces vaccins… pas totalement finalisés ?

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Sanofi-Aventis - Vaccins
Le groupe français Sanofi, numéro trois mondial des vaccins via sa filiale Sanofi Pasteur, est aussi engagé dans la course contre le Covid-19.

En ce mois de juillet, pas un jour ne se passe sans une annonce de l’industrie pharmaceutique concernant le développement des potentiels vaccins contre le Covid-19. Potentiels, car aucun n’a encore été officiellement autorisé, ni reconnu efficace à l’issue d’un essai clinique de phase 3, c’est-à-dire un test final sur un très large nombre de malades.

Cela n’empêche pas les laboratoires anglo-suédois AstraZeneca, américains Moderna et Pfizer, chinois Sinovac et CanSino, ou encore allemand CureVac de communiquer largement sur leurs travaux. De quoi susciter bien des espoirs auprès de l’opinion publique et des dirigeants politiques, qui multiplient les pré-commandes de millions de doses pour s’assurer de bénéficier dès que possible d’un vaccin.

Derrière ces pré-commandes, des clauses âprement négociées autour de trois questions clés : quelles sommes sont versées dès à présent par les Etats et potentiellement perdues si le vaccin ne sort jamais ; y inclut-on des transferts de technologie, à combien est estimé le prix d’une unité de vaccin… et donc la marge du laboratoire ?

Des sommes astronomiques pour la R&D

Vu l’ampleur planétaire de la pandémie de Covid-19, découvrir le premier un vaccin signifie s'assurer des rentrées d'argent en or. Mais c’est aussi engager dès à présent des sommes faramineuses. En raison de la complexité de la mise au point d’un vaccin, les coûts de R&D sont compris entre 1 et 4 milliards d'euros, sur en temps normal huit à dix-huit ans. Et ce, sans compter la partie industrielle qui vient généralement après ! Dans le cas du Covid-19, tout est quasi mené de front pour gagner du temps... A travers le monde, très peu d’acteurs ont donc la capacité de mener jusqu’au bout la recherche, le développement et la production d’un vaccin.

Rappelons les déboires du français Sanofi avec le vaccin contre la dengue. Pour se positionner en pionnier, le numéro trois mondial dans les vaccins avait mis les moyens : 20 ans de R&D ; un budget de 1,5 milliard d’euros, dont 300 millions investis entre 2008 et 2015 à Neuville-sur-Saône (Rhône) pour disposer des capacités pour fabriquer ce vaccin complexe, combinaison de plusieurs principes actifs pour combattre différentes souches du virus. Le vaccin a bien été commercialisé, mais la réponse immunitaire n’a pas été celle escomptée, conduisant à son interdiction aux Philippines et à un usage restreint ailleurs dans le monde… ne lui permettant pas de rentrer dans ses frais.

Le dilemme du prix de vente

L’industrie pharmaceutique est donc aujourd’hui confrontée à un dilemme. Doit-elle proposer un prix pour ses futurs vaccins contre le Covid-19 récompensant l’innovation réalisée et lui permettant, à elle et ses actionnaires, un retour sur investissement… Ou répondre à l’injonction du secrétaire général de l'ONU et de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) : considérer un tel vaccin comme un "bien public mondial" accessible à tous ?

De précédents sujets de santé publique mondiaux avaient déjà suscité la polémique. "Nous ne pouvons pas tolérer que les pays à revenu élevé monopolisent l'approvisionnement mondial en vaccins, comme cela s'est produit lors de la pandémie de grippe H1N1 de 2009", a rappelé la Banque Mondiale. Impossible aussi d’oublier le combat mené entre 1996 et 2003, en pleine explosion du sida, pour l’accès aux génériques dans les pays en développement, incapables de payer le prix des antirétroviraux brevetés. Un accès que refusaient, au nom du respect de leur propriété intellectuelle, les laboratoires pharmaceutiques occidentaux. Ils venaient pourtant de révolutionner le traitement du VIH en permettant enfin aux patients de vivre avec la maladie, au lieu d’y succomber rapidement. L’image des entreprises impliquées en avait pris un coup, en particulier lors du procès de Pretoria.

Les accords ADPIC signés en 2006, qui placent le contrôle des brevets sous l’égide de l’OMC, ont mis fin à la possibilité de contourner ce droit et de produire des médicaments ou vaccins à bas prix pour les plus pauvres. Mais d’autres mécanismes existent pour venir en aide à ces derniers. Alliée de l’OMS, la CEPI – coalition internationale entre les organisations publiques, privées, la philanthropie et la société civile – enchaîne les levées de fonds dans le but de financer les équipes publiques et petites biotechs développant des vaccins afin de stopper les futures épidémies. Dans l’idée de céder ensuite la main, côté distribution, à Gavi, un partenariat public-privé mondial à but non lucratif qui vise à assurer ensuite un accès égal aux vaccins à travers le monde. L’industrie pharmaceutique se montre pour sa part souvent friande à un modèle de prix différenciés, avec un vaccin vendu moins cher dans les pays pauvres que dans les pays riches.

Vendre à prix coûtant, une première stratégie

Dès lors, quel choix a-t-elle fait dans le cas du Covid-19? Les réponses varient grandement d’une entreprise à une autre. Et c’est leur audition devant le Congrès américain le 21 juillet qui a permis d’en savoir plus sur leurs stratégies.

Johnson & Johnson (J&J) et AstraZeneca se sont ainsi engagés à vendre dans un premier temps leurs vaccins à prix coûtants, c’est à dire sans réaliser de bénéfices. C’est à cette condition qu’AstraZeneca, partenaire de l'université d'Oxford, a d’ores et déjà signé un contrat de 1,2 milliard de dollars avec les Etats-Unis, en vue de leur fournir 300 millions de doses lorsqu’elles seront prêtes ainsi qu’un accord de transfert de technologie. Idem avec l'Union européenne. Le prix coûtant pour son produit ? Autour de "2 euros 50 l’unité", a annoncé le PDG d’AstraZeneca, le français Pascal Soriot, sur RTL soir. "On essaiera de servir tout le monde au même moment en commençant avant la fin de l’année." Initiative intéressante, GSK et l’université d’Oxford vont par ailleurs procéder à un transfert de technologie au Brésil en fournissant à son institut de santé publique, en échange de 127 millions de dollars, la technologie et les équipements nécessaires pour produire le vaccin localement. Le laboratoire Sinovac a annoncé faire de même. J&J, également sous contrat avec les Etats-Unis, s’est publiquement engagé sur le prix de plus d'un milliard de doses sans bénéfice.

Le discutable positionnement de Merck, allié de… l’institut Pasteur

Pas question, ont répondu pour leur part les américains Pfizer, Merck et Moderna. De bien moindre taille que ses concurrents, cette biotech a reçu 483 millions de dollars d'argent public américain pour financer sa R&D, mais sans contrat d'approvisionnement, a rappelé le président de Moderna Stephen Hoge.

Le positionnement de Merck (connu sous le nom de MSD en France), qui n’a pas non plus remporté encore de contrat aux Etats-Unis, peut surprendre. Car l'un de ses deux projets de vaccin anti Covid-19 n'est autre que celui développé par l'institution française Institut Pasteur, qui lui en a concédé une licence non exclusive à sa filiale Thémis. Or l'Institut Pasteur a signé fin mai un protocole d'accord impliquant MSD et la CEPI pour un accès équitable au vaccin à tous les pays du monde, quel que soit leur niveau de revenus...

"Durant la pandémie, nous fixerons le prix de notre vaccin potentiel en prenant en compte l'urgence sanitaire mondiale actuelle", a pour sa part répondu au Congrès John Young, le patron des activités de Pfizer. Cela n’a manifestement pas freiné le gouvernement américain. Le lendemain, mercredi 23 juillet, ce dernier passait pour 1,95 milliard de dollars une commande initiale de 100 millions de doses (qu’il compte distribuer gratuitement aux Américains)... ainsi qu’une option pour acheter jusqu'à 500 millions d’autres unités du produit développé par Pfizer avec la biotech allemande BioNTech.

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Date de réponse 11/05/2026
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