Avec une inflation à 4,6 % sur un an en avril, dans les entreprises, des voix s’élèvent pour procéder à de nouvelles hausses de salaires. Certes les salariés au SMIC ont connu une nouvelle revalorisation le 1er mai, portant l’évolution de leur salaire à +5,9 % entre mai 2021 et mai 2022. Mais les Smicards ne représentent que 12 % des salariés du privé et cela en laisse potentiellement près de 9 sur 10 au bord du chemin. Et toutes les négociations annuelles obligatoires de début d’année ne prévoient de clause de revoyure, loin de là.
Laurent Berger, le secrétaire national de la CFDT juge que les entreprises jouent « insuffisamment » le jeu sur les salaires. Le 2 mai, dans le journal Les Echos, il appelait le gouvernement à « contraindre les branches à renégocier les grilles de salaires sous trois mois après la hausse du SMIC, en y conditionnant les aides publiques.»
Le risque de perte de pouvoir d’achat est réel et la revalorisation des salaires semble bien légitime. D’autant qu’une dépression de la consommation est aussi un risque pour la croissance. Mais des augmentations généralisées peuvent conduire à une spirale inflationniste, ce phénomène auto-entretenu de hausse des prix compensée par une hausse des salaires, conduisant les entreprises à augmenter leurs prix, appelant à une nouvelle hausse de salaires… Quel est la matérialité de ce risque et comment procéder pour l’éviter ?
Rouvrir des négociations
Concernant la réouverture des négociations, pour l’économiste Denis Ferrand, directeur général de l’institut Rexecode « selon les entreprises et les branches il n’y a pas de réponse unifiée.» Certaines d’entre elles ont pu intégrer cette donne ou prévoir des clauses de revoyure. Mais pas la majorité puisque le ministère du Travail estime qu’avec la dernière hausse du SMIC, 85 % des branches du secteur privé vont avoir des minimas qui passent en dessous. En début d’année, avant le déclenchement de la guerre en Ukraine beaucoup voyaient l’inflation comme un phénomène transitoire, appelé à se résorber avec la remise en ordre des chaînes d’approvisionnement. La Banque de France l’estimait d’ailleurs pour sa part en décembre 2021 à 2,5 % pour 2022 en France. En général les entreprises regarde plutôt l’inflation constatée qu’anticipée dans leur négociation. Cela ne change pas beaucoup les choses lorsqu’elle est relativement stable autour de 2 %. Mais nous sommes entrés dans un monde un peu différent avec une perspective de hausse durable.

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Pour l’instant, comme l’explique Eric Heyer, économiste à l’OFCE, «ce sont surtout les prix de l’énergie et des produits alimentaires qui tirent l’inflation. Sur les biens industriels et les services elle n’est que de 2 %. Mais cela pourrait évoluer car les prix de production ont grimpé de 24 %. » Une conviction partagée par Denis Ferrand qui constate que « si en mars en zone euro, 60 % de l’inflation était due à l’énergie, en avril cette part n’était plus que de 48 % tandis que les prix des biens manufacturés augmentaient. En France en avril, ils sont en hausse de 2,7 %. Et si les salaires augmentent, il y aura une répercussion sur le prix des services ».
Lancer une course à l’échalote entre les salaires et les prix
« La théorie économique prévoit normalement que les salaires progressent au rythme de la productivité du travail. Une inflation plus forte bouleverse l’équation. Ce qu’il faut absolument éviter c’est que les salaires progressent plus vite qu’elle», rappelle Eric Heyer. Ce n'est pas encore le cas aux Etats-Unis, même pour les employés qui ont fait une mobilité professionnelle. La hausse des salaires réels reste négative. Toujours selon Eric Heyer, « l’idée c’est que l’intégralité de la hausse des prix ne soient pas répercutée sur les salaires. Car face à une inflation généralisée, les banques centrales peuvent être tentées de remonter les taux d’intérêt trop vite. » Et une hausse trop rapide des taux n’est pas favorable à l’économie.
Partager les efforts
Plus que le sujet des salaires, c’est celui du pouvoir d’achat qu’il faut traiter. «Cette hausse des prix, il faut l’amortir en partie via des aides d’Etat pour les plus pauvres, en partie via une hausse des salaires et une dernière partie peut amputer transitoirement le pouvoir d’achat des ménages les plus aisés », propose Eric Heyer. C’est une solution adaptée selon lui à la situation de sortie de crise dans laquelle nous sommes. Avec 166 millions d'euros d’épargne accumulée pendant le Covid et concentrée sur les ménages les plus aisés c’est un effort qu’ils pourraient consentir. « D’autant que les ménages les plus aisés, ont vu leur patrimoine progresser sans rien faire pendant la crise, avec des actifs immobiliers et financiers qui se sont appréciés, poursuit Eric Heyer. Si toute l’inflation est compensée par les salaires ce sont les marges des entreprises qui vont souffrir et derrière les investissements. »
Cibler les aides
Denis Ferrand considère aussi que la situation actuelle est très différente du cycle d’hyperinflation que l'on a connu dans les années 1970. « A l’époque le choc était réparti entre les entreprises et les ménages. Aujourd’hui, il y a un troisième acteur, l’Etat. » Particulièrement, en zone euro, où la redistribution est importante. Plutôt que de tout miser sur les augmentations de salaires, le plus efficace est de réfléchir en termes de revenus disponibles après transfert. C’est d’ailleurs ce qu'imagine le gouvernement avec le chèque énergie et bientôt peut-être un chèque alimentaire. L’inverse de la baisse généralisée du litre à la pompe décidée dans l’urgence en période électorale qui subventionne indifféremment celui qui part en week-end à Deauville et l’habitant de Vierzon qui fait 30 kilomètres tous les matins pour se rendre à son travail à Bourges. En gros pour éviter la spirale inflationniste tout le monde devra s’y mettre : ménages, entreprises, Etat. Mais la quantité d'efforts à consentir par chacun devra être finement dosée...



