«Nous sommes favorables à l'industrie… Mais nous ne sommes pas les meilleurs amis du monde.» Dans une réserve qui leur appartient, en bordure de Saskatoon, une poignée de représentants de la Première Nation English River, tous membres de l'entreprise de développement Des Nëdhë, sont rassemblés dans une salle de réunion. Après une courte prière cérémoniale, les témoignages s'enchaînent. Le bassin de l'Athabasca, où l'on trouve les riches gisements d'uranium du nord du Saskatchewan, est au cœur de territoires traditionnels sur lesquels vivent divers groupes de populations autochtones, les Cree et les Dene, dont ceux d'English River.
Ils ont appris à cohabiter avec l'industrie minière, dont ils sont voisins malgré eux. Au point que leur relation, qui reste ambivalente, peut être qualifiée de modèle au regard des pratiques de cette industrie dans le monde, revendiquent les premiers concernés, qui sont allés la présenter en Australie ou en Suède.
Les traumatismes dus au colonialisme du gouvernement canadien et aux premières mines ont pourtant laissé des traces. «D'aussi loin que je me souvienne, des gens sont venus chercher de l'uranium. Dans les années 1970, il n'y avait pas de route pour aller chez nous, mais il y avait déjà de l'exploration», se remémore J. B. Campbell. Cet «ancien», un titre honorifique, a travaillé vingt ans dans les mines de combustible radioactif. «Je brille dans le noir, ça ne se voit pas parce qu'il fait jour», s'amuse-t-il, avant d'enchaîner, plus grave : «L'uranium n'est pas une bonne chose, car en raison de sa très haute teneur et du manque de protection, des gens tombaient malades.»
Côme Sittler J.B. Campbell, Première Nation English River

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Aujourd'hui, malgré des normes bien plus strictes, les inquiétudes liées aux mines et à leurs résidus toxiques n'ont pas disparu. «Nous vivons de cette terre : je nage dans son eau, je chasse le caribou en mars et l'élan en septembre, je pêche et je récolte des baies toute l'année. Je prends des risques en les consommant», témoigne Katrina Maurice, une Dene, mère de trois enfants. En visio, depuis son village, elle insiste sur le rôle de «gardiens de l'environnement» des Premières Nations.
Une précieuse expertise locale
Pour autant, ils ne s'opposent pas à l'industrie. «Il y a un large soutien parmi nous», confirme Sean Willy, le PDG de Des Nëdhë, qui souligne le rôle économique des mines dans cette région isolée, où le commerce historique de fourrures s'est tari. Au-delà des emplois directs – les mines et usines ont signé des accords d'emploi local et mettent en avant une main-d'œuvre composée pour près de la moitié de populations autochtones –, plusieurs Premières Nations ont monté des sociétés de développement pour profiter de l'activité induite. Tout en offrant aux industriels une précieuse expertise locale. Fondé en 1991, Des Nëdhë compte ainsi 23 filiales, dont une grande entreprise de BTP, Tron, qui tire une bonne partie de son chiffre d'affaires de travaux pour les mines d'uranium.
Un bureau voisin héberge Athabasca Basin Development, propriété de communautés très isolées au nord, dont les participations incluent des entreprises de transport aérien pour les mines (Rise Air), d'exploration (Team Drilling) ou de… cannabis (5 Buds). La diversification a commencé après l'accident nucléaire de Fukushima. «Notre motivation première n'est pas d'accumuler des profits, mais d'assurer l'éducation et des opportunités à nos jeunes», résume Sean Willy. Une situation dénoncée comme une dépendance mortifère, sans véritable alternative, par les opposants aux mines, minoritaires.
Sean Willy, PDG de Des Nëdhë
Un devoir de consultation
Il faut que l'on me montre comment notre mode de vie et notre culture seront protégés, puis comment le projet bénéficiera à ma communauté.
— Cheyenna Campbell, directrice des terres et des ressources de Des Nëdhë
Le travail de réconciliation du Canada avec ses communautés autochtones change aussi la donne. Cameco et Orano avaient déjà mis en place divers partenariats pour prendre en compte les populations locales et partager, dans une certaine mesure, les bénéfices de l'extraction. Mais aujourd'hui le droit canadien impose un «devoir de consulter» aux firmes qui opèrent sur des terres traditionnelles. Pas un veto, certes, mais les Premières Nations se sont organisées pour faire valoir leurs besoins et leurs revendications environnementales et économiques, tels que l'emploi prioritaire, les études d'impact, le suivi environnemental parles communautés, énumère Cheyenna Campbell.
Cette avocate de formation, aux boucles d'oreilles en forme de plume, mène les négociations avec les mineurs dès la phase d'exploration pour le compte d'English River. «Nos exigences sont renforcées pour les mines qui ne sont pas encore construites», précise-t-elle. «Avant même d'avoir effectué notre premier forage, nous nous sommes présentés pour expliquer ce que nous voulions faire», raconte de son côté Leigh Curyer, de NexGen, dont le projet de mine inclut un « accord d'impacts et de bénéfices» avec les communautés concernées.
Des conflits perdurent. En 2021, l'entreprise Baselode a été expulsée parla Nation Birch Narrows pour défaut de consultation, et certains mineurs redoutent des exigences trop fortes. «Toutes les Nations n'ont pas la même position et il y a des inquiétudes concernant les impacts cumulés des mines d'uranium», justifie Sheldon Wuttunee, qui dirige le Centre d'excellence sur les ressources du Saskatchewan, une source de données géologiques indépendante pour les Premières Nations. Des batailles existent aussi autour du statut juridique des territoires des Premières Nations et de leurs ressources minières, relate le responsable, qui fait part d'une nouvelle revendication : permettre aux peuples autochtones de posséder des projets miniers aux côtés des industriels.
Côme Sittler Sheldon Wuttunee, directeur du centre d’excellence sur les ressources du Saskatchewan.



