Le gouvernement va devoir clarifier certains points concernant sa stratégie de vaccination contre le Covid-19 dès mercredi 16 décembre après-midi à l’Assemblée nationale, et jeudi 17 décembre au Sénat. Car les parlementaires estiment que tout n'est pas encore limpide dans cette stratégie et son déploiement, dans le cadre de la lutte contre l’épidémie. A la suite d’une étude menée depuis début décembre, l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST) a ainsi relevé certaines zones d’ombre et avancé quelques recommandations.
Comment assurer la logistique ?
Un des grands sujets de questionnement concerne la logistique. Pour la première phase, qui va s’adresser essentiellement aux résidents des Ehpad, l’OPECST se préoccupe du premier vaccin qui devrait être disponible, celui de Pfizer et BioNTech, et dont les conditions de conservation sont très exigeantes. En plus de la conservation à -80 degrés pour le stockage, ce vaccin ne peut tenir plus de 5 jours à une température habituelle pour les vaccins, entre 2 et 8 degrés, et ne peut supporter plus de 12 heures de route, qui génère trop de vibrations. Et pour chaque personne vaccinée, il faudra aussi une seconde dose 21 jours après la première injection. Comment le gouvernement va pouvoir assurer ces conditions ?
Toujours sur la logistique, Sonia de La Provôté, sénatrice du Calvados (Union centriste) et membre des rapporteurs de cette étude de l’OPECST, réclame un "éclairage sur l’organisation de la distribution en Outre-Mer" qui doit s’effectuer "en même temps" qu’en métropole. L’OPECST requiert aussi la construction d’un "système simple et complet de la traçabilité des lots", toujours selon Sonia de La Provôté.
Que contiennent les contrats européens ?
L’étude de l’OPECST s’interroge aussi sur les contrats passés avec les fabricants de vaccins par l'Union européenne au nom de tous les pays membres. Florence Lassarade, sénatrice de la Gironde (Les Républicains) évoquait un prix obtenu par les Etats-Unis de 7,5 euros la dose pour le vaccin Pfizer/BioNTech, contre 9 euros la dose en Europe dans les contrats passés pour pré-réserver des doses. Soit un prix américain inférieur alors que les volumes réservés sont moindres qu’en Europe (100 millions de doses pré-réservées aux Etats-Unis contre 200 millions pour l’UE avec 100 millions en option).
Les parlementaires souhaiteraient ainsi la libre consultation des contrats européens quand ils auront été menés à échéance, d’autant plus si, en raison de la saisonnalité du vaccin, il faudrait se refaire vacciner chaque année. Consulter ces contrats « pourrait permettre de déterminer comment renforcer la position de l’UE dans de prochaines négociations », estime Florence Lassarade. Si les Etats-Unis ont pour leur part engagé plus de 10 milliards de dollars via différents contrats, afin de soutenir les efforts de développement et d’industrialisation et pour sécuriser des volumes de doses vaccinale, la commission européenne a conclu à ce jour six contrats avec des industriels développant des vaccins anti-Covid, engageant 2,15 milliards d’euros de fonds. Donc des fonds perdus en cas d’échec d’un vaccin pour obtenir une autorisation de mise sur le marché (AMM). Et quand bien même ces vaccins seraient autorisés, les montants déjà versés ne correspondent en rien à des acomptes: la facturation des doses interviendra quant à elle après une obtention d’AMM, chaque Etat membre devant alors régler le montant correspondant aux doses réservées, délivrées et qui lui sont allouées (15% pour la France).
Si les parlementaires se questionnent, c'est que l'impact est direct sur le budget de financement de la Sécurité Sociale (PLFSS) qu'ils votent chaque année. Dans le PLFSS adopté à l'automne 2020, sont ainsi prévues pour 2021 des provisions supérieures à 4 milliards d'euros pour lutter contre le Covid via l'achat de tests, vaccins et masques. Dont 1,5 milliard d'euros uniquement pour la vaccination, en s'appuyant sur le postulat que 35 millions de Français iront se faire vacciner - conformément à l'avis du Conseil scientifique - et sur le prix moyen des précommandes de vaccins déjà effectuées.
Une gouvernance trop complexe ?
L’OPECST se montre critique, par ailleurs, au sujet de la gouvernance pour cette campagne vaccinale, jugée d’une trop grande complexité. Le gouvernement s’appuie sur la Haute autorité de santé (HAS), l’Agence nationale du médicament et des produits de santé (ANSM), Santé publique France pour la gestion des stocks stratégiques, la Direction générale de santé (DGS), ainsi que des comités consultatifs d’experts comme le Comité scientifique sur les vaccins en plus du Comité scientifique sur le Covid-19. Les parlementaires recommandent de mettre en place une organisation plus limpide pour la communication et de clarifier le rôle et les missions de chacun pour éviter un manque de lisibilité.
D'autant que la France a dissous en 2016 l’Établissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires (EPRUS), son bras armé face aux défis logistiques des épidémies. “Alors que l’EPRUS [...] avait fait ses preuves lors de la crise H1N1 en 2009 en ayant permis de mettre en place une gestion ‘fiable’ des stocks, sa fusion au sein de Santé publique France a conduit à diluer ses compétences propres en matière de logistique au sein d’un établissement aux missions bien plus larges, et qui paraît s’être prioritairement centré sur la veille épidémiologique”, regrettait ainsi le député Eric Ciotti (Les Républicains) dans un rapport d’information sur la gestion de crise du Covid-19 dévoilé par le JDD le 2 décembre.
Comment lutter contre la défiance ?
Enfin, autre sujet d’envergure que personne n'élude : celui de la défiance de nombreux Français face aux vaccins en général et en particulier face à ces vaccins anti-Covid. Gérard Leseul, député de Seine-Maritime (Parti socialiste), également rapporteur de l’étude de l’OPECST, estime qu’il faut "respecter tous les citoyens qui expriment une défiance. Le doute est sain et nécessaire". Face à cette défiance et aux thèses complotistes qui pullulent sur les réseaux sociaux en particulier, il recommande une "accessibilité des informations" ainsi qu’une "démarche concrète et ambitieuse de la stratégie de communication pour prévenir et lutter contre les conflits d’intérêt", réclamant de "rendre obligatoire la déclaration d’intérêt de l’ensemble des personnes qui interviendront dans la stratégie vaccinale".
L’OPECST se félicite aussi d’une stratégie qui ne rend pas obligatoire la vaccination. Et Gérard Leseul évoque l’importance de "s’appuyer sur les professionnels de santé pour améliorer l’adhésion vaccinale, sans précipitation". C'était d'ailleurs une des leçons à tirer, selon la Cour des Comptes, de l’échec de la campagne de vaccination contre la grippe A (H1N1): en 2009, le gouvernement avait visé une “vaccination collective”. Pour “préserver” le système libéral et hospitalier, les gymnases et les salles de fête servaient de centres de vaccination. Une grave erreur stratégique. “La vaccination ne s’est pas appuyée sur les deux piliers du système de santé français que sont l’hôpital et la médecine de ville”, regrettait la Cour des comptes dans son rapport de 2011.
L'OPECST évoque enfin dans son rapport la nécessité d’un "discours serein pour obtenir une adhésion progressive".
Julien Cottineau, avec Gaëlle Fleitour



