La machine de découpe se met en branle. En quelques secondes, la fine plaque de matériaux composites, pleine de défauts et à la forme tarabiscotée, est réduite en copeaux. Une opération qui ne doit rien au hasard : une caméra suspendue a transmis la topographie spécifique de la pièce pour fournir au robot de découpe les informations nécessaires à un travail de haute précision. L’équipement est en test. «L’objectif est que chaque machine de l’usine soit équipée de la sorte pour produire des copeaux parfaits dans le plus court laps de temps», explique, plein d’enthousiasme, Jeremy Dahan, jeune ingénieur dédié aux systèmes expérimentaux. En amont, un jumeau numérique a permis d’éprouver l’opération.
Pour Fairmat, ces copeaux – constitués de fibres et de résines – valent de l’or. Avec ces briquettes de quelques centimètres, produites depuis 2022 dans son usine de Bouguenais (Loire-Atlantique), près de Nantes, la start-up fournit la matière recyclée de produits à haute valeur ajoutée. Fondée en 2020 et forte de deux levées de fonds totalisant plus de 42 millions d’euros, elle a séduit Decathlon pour ses raquettes de padel, Focal pour ses coques d’enceintes ou Withings pour ses balances connectées. Les premières pièces seront commercialisées en 2024. «Jusqu’ici, les matériaux composites à base de fibres de carbone, issus notamment de l’aéronautique et de l’éolien, finissent enfouis ou incinérés, déplore Benjamin Saada, le fondateur de Fairmat, déjà l’origine de la création en 2011 du spécialiste du siège d’avion ultraléger Expliseat. Nous fermons la boucle avec une technologie de recyclage vertueuse.»
Come Sittler Objectif pour Fairmat: élaborer des copeaux parfaits, pour faciliter la production de nouveaux produits (crédits: Côme Sittler)
Dans l’usine de 3 500 m², cette valorisation, qui repose sur des procédés mécaniques, est rendue possible par le déploiement progressif d’une panoplie d’outils numériques. «L’intérêt de la connectivité et de l’usage de l’intelligence artificielle est de combiner les différents produits entrants, très hétérogènes, ainsi que les données type météo faisant varier l’état de la matière, pour générer des propositions de process et fabriquer au final des produits standardisés répondant aux besoins de chaque client», explique Alexandre Leplé, le directeur de l’usine. En clair, mettre la bonne matière au bon endroit, en respectant au mieux l’intégrité des fibres. À terme, entre 3 500 et 5 000 tonnes de composites devraient être valorisées chaque année.
«Se reconfigurer en permanence»
En amont, le site reçoit des matériaux très variés de fabricants de composites, de spécialiste du démantèlement d’avions comme Tarmac Aerosave et bientôt de Dassault Aviation. Des composites qui sont ensuite nettoyés, cuits pour certains pour être stabilisés, puis découpés. À l’état de copeaux, direction l’atelier de moulage où la traçabilité des données joue à plein, avec un robot qui dispose les copeaux dans un moule, en fonction de leurs qualités mécaniques et du sens des fibres. Un autre répand de la résine et le tout passe in fine sous une presse chauffante. La «galette» finale sert de composant de base pour réaliser de nouveaux produits. La start-up mise sur une automatisation croissante. «Nous avons développé nous-même les logiciels pour adapter toutes nos machines», glisse Alexandre Leplé. Le modèle économique de Fairmat reposera d’ailleurs à la fois sur la vente de matériaux et de licences logicielles.
Come Sittler Fairmat compte sur une automatisation grandissante de sa production (crédits: Côme Sittler)
«Notre vision à trois ans est celle d’un atelier qui se reconfigure en permanence pour livrer les pièces les plus standardisées possibles», résume Yannick Le Louarn, le directeur des opérations de Fairmat. Une stratégie portée par une centaine de salariés, véritable bouillon de culture, avec des profils issus de Spotify ou de Parrot, des jeunes ingénieurs, des opérateurs, des techniciens et une soixantaine d’intérimaires. Alors que le siège de la start-up se trouve à Paris et son centre de R&D à Aubervilliers, l’usine de Bouguenais est considérée comme une rampe de lancement : une fois à maturité, elle sera dupliquée à l’international, en particulier aux États-Unis. Avec ses petits copeaux, Fairmat voit son avenir en grand.
L'usine Fairmat en chiffres
- Capacité de production à terme : 16 000 tonnes d’acides organiques par an
- Effectif : 100 salariés
- Localisation : Bouguenais (Loire-Atlantique)



