Analyse

"Grand EDF" intégré et grandes ambitions dans les renouvelables sont-ils encore compatibles?

Rejeté tant par Bruxelles que par les salariés, le projet Hercule de réorganisation d’EDF en trois entités est dans une impasse. Pour sortir du statu quo tout en gardant un groupe intégré, l’exécutif et la direction d’EDF vont peut-être devoir revoir à la baisse leurs ambitions internationales dans les renouvelables et rendre plus "indépendants" EDF Commerce, les renouvelables et les services, comme Enedis et RTE en leur temps.

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Après une années 2018 bien remplie, EDF exposait ses métiers à l'Usine extraordinaire.
EDF est déjà un grand groupe intégré de plus de 168 000 salariés, aux grandes ambitions internationales dans le nucléaire, l'hydraulique, le solaire et l'éolien via plus de 25 filiales à l'étranger.

Le projet "Hercule" de réorganisation d’EDF cochait pourtant toutes les cases. En créant un EDF bleu 100 % public comprenant les activités nucléaires, de gestion de réseau (RTE) et l’international, il permettait de faire accepter à la Commission européenne à Bruxelles sa réforme du mécanisme de l’Arenh (Accès régulé à électricité nucléaire historique), qui pénalise EDF au profit de ses concurrents fournisseurs d’électricité. L’idée avancée est de revaloriser le prix autour de 48 euros le MWh, contre 42 euros depuis 2011. Un tarif rehaussé qui s'appliquerait à toute la production d’électricité nucléaire française d’EDF avec le parc actuel, EPR de Flamanville 3 (Manche) compris, et non plus uniquement sur les 100TWh historiques. Les revenus perçus doivent permettre à EDF de financer la maintenance du parc et la prolongation des réacteurs, malgré la dette de 42 milliards d’euros qui plombe le groupe. Et la garantie de l’État devrait rassurer des investisseurs pour la construction du nouveau nucléaire.

L'atout Enedis difficile à jouer

La création d’une quasi régie pour loger l’hydraulique, filiale de l’EDF bleu, permettait de résoudre le contentieux avec Bruxelles sur les concessions et d’éviter leur mise en concurrence. Enfin, la création d’un EDF vert coté en Bourse, où seraient logées les activités de vente, de services, de renouvelables et celles de distribution d’électricité d’Enedis. Ces dernières, régulées, lucratives et très rassurantes pour les marchés, devaient permettre au groupe d’attirer les investisseurs pour qu’EDF puisse faire la course à armes égales dans la transition énergétique face à Enel, Iberdrola, Total, Shell ou BP, et ne soit pas "déclassé", comme le craint Jean-Bernard Levy, le PDG d'EDF. Le tout devant rester groupé dans un groupe "intégré", où statut IEG (Industries électriques et gazières) des salariés et flux financiers entre entités pourraient perdurer.

Le transfert des hommes en bleu d'Enedis dans l'EDF vert est un point de blocage pour les salariés.

Las, Bruxelles veut une cloison étanche entre l'EDF bleu et l'EDF vert, pour être sûr que l’argent de l’Arenh ou d’éventuelles aides d’État ne viennent pas alimenter l'EDF vert, et éviter que des subventions croisées faussent la concurrence. Les salariés, eux, ne veulent pas entendre parler de l’idée de placer la pépite Enedis, et ses 38 684 hommes en bleu qui réparent les lignes électriques, dans une entité cotée en Bourse. Or Enedis est, dans le projet, l’atout le plus intéressant pour attirer des investisseurs dans l'EDF vert, avec la garantie que le nucléaire ne viendra pas plomber les comptes. Le projet de réorganisation est dans l’impasse.

Une ligne rouge qui bloque tout

Dans un communiqué du 12 mai, EDF a encore rappelé qu’il n’y avait "pas de certitude quant à l'aboutissement" des négociations entre Paris et Bruxelles sur le projet Hercule. Jean-Bernard-Levy et le gouvernement se sont en effet fixé comme "ligne rouge" dans les négociations de ne pas démanteler EDF et de garder un "groupe intégré". Si le projet Hercule a quelque peu évolué depuis sa présentation en juin 2019, notamment sur l’hydraulique, sur ce point il n’a pas varié. Cette intégration a été "une des clés du succès" d’EDF, une "condition essentielle à la préservation de nos missions de service public" et la "condition indissociable de notre projet de croissance", a encore rappelé Jean-Bernard Levy, lors de l’assemblée générale des actionnaires le 6 mai.

C’est là, sur le chapitre "croissance internationale", que Jean-Bernard Levy a peut-être été trop gourmand avec son projet Hercule. Malgré ses 168 000 salariés, ses 120,5 GW de capacités de production d’électricité dans le monde, sa vingtaine de filiales à l’international, sa filière nucléaire intégrée et un portefeuille de 60 GW de renouvelables brutes, EDF est non seulement distancé par les Chinois au plan mondial, mais s’est aussi fait doubler par Enel comme premier électricien européen en 2019. Et les grandes ambitions des pétroliers dans les renouvelables font qu’effectivement, l’électricien français va avoir du mal à garder son rang à l’international sans un accès massif aux investissements privés.

Priorité au nucléaire... ou pas 

Mais est-ce la priorité d’EDF que de développer des grands projets renouvelables, quand son enjeu, et son urgence, est de maintenir et développer le parc nucléaire français, l’atout majeur de la transition énergétique du pays? C’est la raison première du projet de réorganisation du groupe et de l'impossibilité déclarée de rester au statu quo actuel. En plaçant Enedis (ex-ERDF) et RTE dans des filiales indépendantes en 2008, EDF avait réussi à faire accepter à l'Europe de rester un groupe intégré malgré l'ouverture des marchés à la concurrence, quand les autres grands électriciens européens faisaient d’autres choix. Cette fois, c’est peut-être la vente (EDF commerce), les renouvelables et les services qu’il va falloir rendre indépendants. Et les grandes ambitions dans les renouvelables à l'international qu'il va falloir prioriser.

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