Le 13 juin 2022, à Eurosatory, au salon de l’armement terrestre, Emmanuel Macron prévenait les industriels de l’armement que rien ne serait plus comme avant : «Nous entrons dans l’économie de guerre… C’est-à-dire une économie dans laquelle il faudra aller plus vite, réfléchir différemment sur les rythmes, les montées en charge, les marges, pour pouvoir reconstituer plus rapidement ce qui est indispensable pour nos forces armées, pour nos alliés.» La Russie venait d’envahir l’Ukraine. Le Président demandait alors aux acteurs de la défense de produire plus et plus vite. De quoi secouer une industrie habituée à travailler sur les temps longs, rythmée par des programmes courant sur des décennies. À leur décharge, les sous-marins, frégates, Rafale, missiles, radars font partie des objets les plus complexes à fabriquer. Il faut par exemple trente-six mois entre la commande et la livraison d’un Rafale.
Avant que ne surgisse une guerre de haute intensité consommant des drones kamikazes et des obus par milliers chaque mois, les temps de cycle et les cadences étaient relégués au second plan. La priorité allait à l’innovation, au respect des jalons des grands programmes et à l’exportation, reconnaissait-on, même à la Direction générale de l’armement (DGA). Bref, les usines passaient après les bureaux d’études. En première ligne, la DGA doit elle-même intégrer un nouveau paradigme et entraîner ce qu’elle nomme, dans son jargon, la BITD (pour base industrielle et technologique de défense). C’est-à-dire les grands industriels de l’armement tricolores (Airbus Defence and Space, ArianeGroup, Arquus, Dassault Aviation, KNDS France, MBDA, Naval Group, Safran, Thales…) et les 4500 ETI, PME et start-up du secteur.
Trois ans après le début de l’injonction présidentielle, où en sont-ils ? Il ne suffit pas de claquer des doigts pour faire tourner les lignes plus vite, recruter ses ingénieurs et ses techniciens et mobiliser toute la chaîne de sous-traitants. Un an est nécessaire à Dassault Aviation pour augmenter sa cadence et passer de deux Rafale par mois à trois. L’avionneur doit s’assurer que ses 400 sous-traitants répartis dans toute la France suivront. «Il suffit d’une vis de 5 manquante pour ne pas livrer un avion», rappelait Éric Trappier, son PDG, après le Covid.
Des efforts payants
En trois ans, les industriels ont fait leur mue. Avec des résultats concrets. À Limours (Essonne), Thales a triplé la production des radars de défense antiaérienne entre 2022 et 2024. Dans ses sites de munitions en France et en Belgique, KNDS est en passe de sortir 100000 obus par an, soit un triplement par rapport à 2022. À Selles-Saint-Denis (Loir-et-Cher), MBDA est passé de 10 missiles Mistral par mois en 2022 à 40 en 2024. À Montluçon (Allier), Safran a produit près de 600 bombes guidées AASM pour le Rafale contre 240 en 2022. L’État est resté à la manœuvre pour mettre fin à certaines dépendances stratégiques. Exemple le plus emblématique : la relocalisation des poudres de gros calibre à Bergerac (Dordogne), chez Eurenco. Après une mise en route rapide de l’usine, l’industriel envisage d’en fournir 1200 tonnes par an dès l’année prochaine. Soit de quoi produire 100000 obus par an.
Pour effectuer cette montée en cadence, les industriels ont dû investir massivement. En particulier MBDA, qualifié un temps de mauvais élève de l’économie de guerre par le ministre Sébastien Lecornu. En mars 2024, l’entreprise a annoncé 2,4 milliards d’euros d’investissements, dont 1 milliard en France. De quoi accélérer la production des missiles et de leurs sous-ensembles dans ses usines de Bourges (Cher) et Selles-Saint-Denis en France, de Rome et Fusaro en Italie, de Bolton au Royaume-Uni et de Schrobenhausen en Allemagne. Un effort payant. «En 2025, la production et la livraison de nouveaux missiles aura doublé par rapport à 2023», ambitionne son PDG, Éric Béranger.
Anticiper les commandes pour monter en puissance
Les industriels ont été contraints à prendre des risques. En avril 2022, KNDS, le fabricant du canon Caesar et des obus de 155 mm, a commandé près de 300 ébauchés métalliques pour fabriquer des tubes de canons. Soit l’équivalent de quatre années de production pour la canonnerie de Bourges… sans avoir les commandes correspondantes. Au total, sur ces trois dernières années, l’industriel estime que l’économie de guerre représente un investissement de près de 500 millions d’euros qui n’était pas couvert par des contrats ! La coûteuse anticipation a porté ses fruits. En 2024, la société a produit 43 canons Caesar, contre moins d’une quinzaine par an en moyenne les années précédentes. Et ce n’est pas fini. «Nous prévoyons d’en fabriquer plus encore en 2025, de l’ordre de la soixantaine», table Nicolas Chamussy, son directeur général en France.
D’autres usines ont aussi fait preuve d’agilité industrielle. Comme celle de Thales à Pont-Audemer (Eure). Le groupe y a converti une partie de l’activité civile en perte de vitesse en une activité de défense prometteuse. Historiquement, le site de 300 salariés fabrique des puces pour téléphones mobiles. Mais depuis 2024, une partie de son effectif produit des cartes électroniques pour des avions de chasse et des véhicules militaires. Et 2000 cartes sont déjà sorties de sa première ligne d’assemblage. L’usine compte atteindre sa pleine puissance, à 25000 unités par an, entre 2026 et 2027. L’économie de guerre n’est pas un sprint, mais un marathon. Pour preuve, la DGA s’apprête à passer pour 45 milliards d’euros de commandes auprès des industriels de l’armement cette année, contre 10 milliards en 2017.

Vous lisez un article du numéro 3742 de L'Usine Nouvelle - Mai 2025



