Tout le monde admet maintenant le caractère stratégique de la microélectronique, c'est à dire une industrie à la base des technologies modernes, et tout le monde constate le retard considérable de l’Europe ; les tensions actuelles entre la Chine et les Etats-Unis mettent aussi en relief l’aberration d’avoir concentré dans un seul pays, Taïwan, la majorité de la production mondiale de semi-conducteurs avancés. La démarche du commissaire européen Thierry Breton de relancer les semi-conducteurs en Europe est donc justifiée sur le fond. Il faut noter que les Etats-Unis ont déjà engagé un processus de relocalisation de cette industrie.
Le retard européen apparaît clairement avec la pénurie des composants dans l’industrie automobile, et ce retard est en réalité bien plus grave si on considère la perte de souveraineté technologique en Europe et plus encore en France dans toutes les industries numériques avec la désindustrialisation des microprocesseurs aux serveurs en passant par les mémoires, des écrans plats aux téléphones portables en passant par les circuits imprimés. On peut rajouter que les industriels français ne semblent pas bénéficier d’un traitement privilégié de la part des fournisseurs français ou européens de semi-conducteurs. Alors que la recherche européenne reste de niveau mondial, les entreprises européennes ont délaissé les usines, avec un transfert de la fabrication chez les fondeurs asiatiques que ce soit dans les technologies les plus avancées FinFET ou dans les technologies intermédiaires des microcontrôleurs (qui font défaut aux fabricants automobiles) et de l'IoT (internet des objets) ; aucune usine ni fonderie européenne ne se compare en taille aux usines taiwanaises, coréennes et américaines.
Il faut aussi tenir compte de la situation concrète des entreprises présentes en Europe, qui se sont positionnées sur des créneaux - vastes niches - éloignés des technologies de pointe hormis quelques domaines spécifiques. Ce retard européen et ce positionnement restreint à des niches rentables des entreprises restantes ne se seraient pas produits si on avait écouté la CGT au milieu des années 2000 ; dans ces années, l'Europe et notamment STMicroelectronics, étaient partie prenante de l’Alliance Crolles dans la recherche technologique avancée et les fabrications les plus en pointe, et il aurait fallu à ce moment investir pour surmonter les difficultés. Le choix inverse a été fait par les Etats européens et les dirigeants des entreprises. Le même scénario s’est reproduit lors de l’arrêt de la co-entreprise ST-Ericsson puis de l’arrêt du secteur numérique avancé et de la R&D technologique associée de STMicroelectronics dans les années 2010.
Deux démarches parallèles
Aujourd'hui il semble y avoir deux démarches parallèles :
• Des discussions au niveau des gouvernements, Thierry Breton, Intel, TSMC, Samsung pour les technologies Finfet les plus avancées
• Et des entreprises qui comme STMicroelectronics font comme si de rien n’était et que le contexte mondial n’avait pas changé, alors qu’elles auront à l'avenir besoin de ces dernières technologies ; plus exactement qui acceptent d'intégrer les nouveaux projets européens mais sans remettre en question leurs stratégies « fab-lite » (capacités de production limitées et appel aux fondeurs hors Europe), et sans intégrer une problématique d’indépendance technologique de l’Europe.
Ceci risque d'aboutir à ce que les projets européens se concentrent de fait sur un programme majeur unique FinFET, à priori limité à l’Allemagne (à confirmer). En parallèle, des informations font état de la probable implantation d’une usine TSMC, là aussi en Allemagne.
Il faudrait au contraire de gros investissements publics coordonnés répartis en Europe (France, Italie, Allemagne, Belgique ...) dans toute la gamme de fabrication des semi-conducteurs, et lier ces investissements (R&D et fabrication) avec l'état actuel des entreprises. Pour que ces entreprises investissent aussi de façon ambitieuse.
Il apparaît nécessaire de créer une agence des semi-conducteurs européenne pour concrétiser le plan d’investissement de 30 Mrd€ :
• Pour une meilleure coopération entre les entreprises, par exemple sur les nouveaux composants de puissance SiC et GaN, ou sur le procédé microcontrôleur à basse consommation FDSOI
• Pour le développement de moyens en commun avec la possibilité de créer une fonderie européenne sur le modèle d'Airbus ou de Galileo, équivalent à un « TSMC européen », répondant aux besoins des filières aval.
Une relance européenne en deux parties
La relance européenne pourrait se décliner ainsi en deux parties :
1. Un aspect fonderie FinFET de dernière génération :
• Mais pas une usine comme celle d'Intel en Irlande qui est restée sur une technologie moins avancée et n’a pas profité aux autres états membres ;
• Un développement R&D propre à l'Europe : coopération entre les laboratoires comme le CEA-Leti, l’IMEC et entre les équipementiers comme, par exemple, ASML ;
• La recherche d’un bon accord avec des fabricants plus avancés - notamment avec Samsung avec qui des coopérations existent déjà - et la définition du ou des lieux d’implantation les plus adéquats.t
2. Des aides majeures pour relancer les autres technologies du semi-conducteur
en R&D et surtout en fabrication :
• Pas de subventions non conditionnées / non contrôlées qui ne feraient qu'augmenter les résultats des entreprises du secteur ST, Infineon ou Soitec…
• Mais une réelle accélération des investissements et de l'emploi sur les sites et les usines existantes ; pour ce qui concerne la France :
o volume 12 pouces FDSOI à ST Crolles, et feuille de route de 18 nanos à 10 nanos (en collaboration avec les laboratoires)
o passage de 8 à 12 pouces des usines d’ancienne génération à ST (Rousset) ; renforcement des investissements à Tours (notamment puissance, GAN)
Des investissements du même type devraient avoir lieu à notre avis dans les autres pays européens, en considérant les propositions de nos collègues des syndicats de ces pays.
Plusieurs conditions doivent être réunies pour cette relance des semi- conducteurs :
• Un contrôle public des investissements français et européens
• Une répartition équilibrée entre pays des investissements
• Un plan global intégrant les nouveaux investissements - type Thierry Breton - et ceux assurant l'avenir et le développement de tous les sites existants en Europe
• Un lien avec le redéveloppement de l'industrie électronique aval (automobile, médical, domotique…)
La CGT a écrit à Monsieur Le Maire pour lui faire part de ses réflexions. Rappelons que la France détient un rôle clé dans le capital de STMicroelectronics (avec l’État italien) et Soitec.
Par Fabrice LALLEMENT, délégué syndical CGT SOITEC, représentant CGT au CSF Electronique Marc LEROUX, délégué syndical central CGT STMicroelectronics.
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