Télescopage dans le feuilleton Lubrizol ! Vendredi 7 février, alors que le Tribunal administratif de Rouen (Seine-Maritime)rejetait la demande de suspension de la reprise partielle de l’usine, les extraits d’un rapport de l’assureur de Lubrizol, FM Global, ont fuité dans la presse. Ce dernier a été communiqué à l’entreprise le 23 septembre 2019, soit trois jours avant l’incendie hors normes du chimiste Lubrizol (site Seveso seuil haut) et de son voisin Normandie Logistique, entreprise à "simple" déclaration.
Un rapport rédigé après une visite de l'usine Lubrizol de Rouen
Dans ce rapport très technique en anglais que L’Usine Nouvelle a lu, FM Global - qui assure l’usine Lubrizol de Rouen depuis 2008 pour ses dommages et pertes d’exploitation - met en avant des points à améliorer. Chaque amélioration réalisée lui ferait gagner des "points" (scores), ce qui contribuerait à réduire sa cotisation annuelle d’assurance.
Le rapport, rédigé après une visite de l’usine le 13 septembre 2019, décrit de façon très concrète ce qui pouvait arriver - et ce qui s’est produit le jour de l’incendie du 26 septembre - en cas de feu sur les cuves en plastique de 1 000 litres qu’utilise Lubrizol, en complément des fûts métalliques, pour stocker ses produits finis (additifs pour huiles moteurs).
"Au cours d’un incendie, les conteneurs en plastique fondraient très vite et un liquide inflammable se répandrait très vite sur le sol, créant une vaste mare de feu [large pool fire]", peut-on lire en page 10 de ce rapport qui en contient 18. "Celle-ci s’étendrait très vite à l’ensemble du bâtiment, entraînant sa perte totale […] ce qui pourrait provoquer l’arrêt des activités d’enfûtage pour plusieurs semaines ou mois", ajoute le document.
FM Global préconisait l’entreposage extérieur des conteneurs en plastique
FM Global préconise dans le document que l’entreposage de ces conteneurs en plastique, agréés dans le monde entier pour conditionner des additifs, ne se fasse pas dans les entrepôts mais à l’extérieur de ceux-ci car ces conteneurs fondent vite quand ils sont chauffés. Le raisonnement de l’assureur, soucieux de protéger les biens, est qu’un feu avait plus de chances de prendre dans un bâtiment où sont notamment réalisées des opérations d’enfûtage (conditionnement) qu’à l’extérieur de celui-ci.
Page 5, le document présente une photo de l’entrepôt A5 qui, le jour de la visite des deux experts de FM Global, contenait quatre conteneurs en plastique (1 000 litres) ainsi qu’un grand nombre de fûts métalliques d’additifs (200 litres) destinés à être expédiés vers l’Europe. Reste que le jour de l’incendie, l’essentiel des conteneurs en plastique "se trouvait à l’extérieur du bâtiment avec un certain nombre de fûts métalliques", indique à L'Usine Nouvelle Isabelle Striga, directrice générale de Lubrizol France.
Le rapport de l’assureur suggère un renforcement du système d’extinction par "sprinklers" dans le bâtiment A5 , qui a brûlé le 26 septembre. FM Global recommande qu’il soit complété par un système de production de mousse (pour plus d’efficacité) et par un dispositif de "déluge" qui pulvérise de l’eau sur l’ensemble d’une surface. Le document note aussi des améliorations à apporter dans les systèmes de caniveaux pour l’évacuation des eaux.
"Nous estimions hautement improbable qu’un incendie se déclare dans cette partie de l’usine"
"Les observations de l’assureur sont justes après coup, mais nous n’avions pas fléché nos investissements de sécurité - 100 millions d’euros en dix ans - sur ce bâtiment A5 car nous estimions hautement improbable qu’un incendie se déclare dans cette partie de l’usine distante de nos installations de production", souligne Isabelle Striga. Outre les rapports de visites d’assureurs, elle reçoit aussi chaque année les rapports d’audit de la maison-mère, des organismes certificateurs ainsi que les rapports d’inspection de la DREAL (Direction régionale de l'Environnement, de l'Aménagement et du Logement).
Selon Lubrizol, l’incendie du 26 septembre a déjoué toutes les probabilités en termes de risque incendie, puisque le feu est parti de l’extérieur des bâtiments, où étaient entreposés des fûts métalliques et des conteneurs en plastique. Isabelle Striga ajoute : "Nos produits finis sont combustibles, mais ils ne s’enflamment pas sans être soumis à une énergie thermique très significative." L’enquête judiciaire sur les causes et l’origine de l’incendie est toujours en cours.
En page 2 de leur "rapport de risque", les experts de FM Global notent "le bon niveau" des programmes d’inspection et de maintenance et donnent une bonne note à l’exploitant pour sa "gestion des changements" et sa "préparation des équipements avant les arrêts techniques de maintenance". Le rapport souligne que "les deux principaux bâtiments de production sont complètement protégés contre le risque incendie" avec un "système automatique de sprinklers et de déluges". La "prochaine priorité" (next priority) consisterait à mettre en place un système d’extinction automatique sur un autre bâtiment de production (E6) dont l’activité n’a pas repris.
Claire Garnier, à Rouen



