Faut-il ou non financer de nouvelles infrastructures gazières sur le Vieux Continent ? L’Europe n’en finit pas de tergiverser. Et d’envoyer des messages contradictoires. Pour atteindre la neutralité carbone en 2050, comme le vise le pacte vert de la Commission européenne, il faudra non seulement sortir du charbon, mais aussi réduire drastiquement la consommation de gaz.
Sa part dans le mix énergétique devrait passer de 23 % en 2018 à 20 % en 2030, pour ne représenter que 7 à 9 %, voire 3 à 4 % en 2050, prévoit la Commission. Dans cette logique, dès l’été 2019, la Banque européenne d’investissement – la future banque du climat – a annoncé qu’elle ne financerait plus les projets liés aux énergies fossiles à partir de 2021. Sauf que, quelques mois plus tard, le Parlement adoptait une liste de 151 projets d’intérêts communs (PIC), dont 32 concernent des projets de gazoducs et de terminaux de gaz naturel liquéfié (GNL), évalués à 29 milliards d’euros d’ici à 2030 par le cabinet Artelys. Une liste qui ouvre théoriquement droit à des financements européens…
Or le 23 janvier, le même Parlement européen adoptait aussi un système de classification des investissements relevant de la finance durable – la taxonomie verte –, qui excluait de sa liste toutes les activités de stockage et de transport d’énergies fossiles, donc de gaz, mais qui inclut les projets de production d’énergie à partir de combustibles fossiles gazeux ou liquides s’ils émettent moins de 100 g de CO2 équivalent par kilowattheure (g CO2e/kWh). Et ce seuil sera réduit par tranches de cinq ans pour arriver à 0 g CO2e/kWh d’ici à 2050. Ce qui exclut de fait le gaz naturel (environ 230 g CO2e/kWh) sans capture et stockage de CO2, mais laisse la porte ouverte aux biogaz et autres gaz renouvelables, hydrogène en tête, qui sont bien l’avenir du gaz.
L’avenir dans l’hydrogène

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Les pays d’Europe de l’Ouest l’ont bien compris. À fin 2018, selon l’Energy Lab de Sia Partners, on dénombrait 16 500 unités de production de biogaz non purifié, dont près de 11 000 en Allemagne, et 621 unités produisant du biométhane injectable dans le réseau de gaz. Un chiffre en augmentation dans tous les pays, notamment en France où, confrontés à l’électrification des usages, les gaziers misent tout désormais sur le biométhane [lire page18] et visent même l’autonomie gazière en 2050 ! Quant à l’hydrogène, ils sont nombreux à y croire, notamment en Europe du Nord. Comme aux Pays-Bas où le transporteur de gaz Gasunie et l’opérateur ferroviaire Arriva veulent convertir une partie de leur réseau à l’hydrogène vert. L’Allemagne, elle, a un vaste plan pour décarbonner 20 % de ses besoins en hydrogène et devenir le leader industriel du secteur.
Mais là comme ailleurs, les énergies renouvelables ne vont pas suffire à sortir du charbon, notamment pour les pays qui veulent aussi se désengager du nucléaire comme l’Allemagne en 2021 et la Belgique en 2025. « La transition de la Pologne et de l’Allemagne se fera nécessairement par le gaz », affirme Sophia Elasri, la présidente de la commission pétrole et gaz de l’Union des industries utilisatrices d’énergie. Le mouvement est déjà engagé. En 2019, grâce à l’effet cumulé de la baisse des prix du gaz, en surproduction, et de l’augmentation du prix de la tonne de carbone dans le mécanisme européen des quotas (ETS), un switch du charbon vers le gaz a commencé à s’opérer dans la production d’électricité. Mais, « cette situation anormale de prix bas ne devrait a priori pas durer plus de trois à quatre ans », estime Marc-Antoine Eyl-Mazzega, le directeur du centre énergie & climat de l’Institut français des relations internationales (Ifri).
Terminaux et gazoducs en abondance
Selon lui, les prix du carbone continueront à monter, rendant à son tour le gaz moins attractif. Et la construction de nouvelles infrastructures gazières encore moins nécessaires. « L’Allemagne, qui est en surcapacité de production électrique, va [pour sortir du charbon] développer les lignes à haute tension nord-sud, les renouvelables – notamment l’éolien offshore et le solaire – et importer de l’électricité. Y construire de nouvelles centrales à gaz paraît exclu », observe l’expert de l’Ifri. D’autant que, « comme l’ont montré le Royaume-Uni et l’Espagne, entre l’efficacité énergétique, les interconnexions et les renouvelables, il est possible de sortir du charbon ».
Quant à la sécurité d’approvisionnement, hormis un ou deux terminaux GNL en construction en Allemagne, d’un terminal flottant en Estonie construit par la Finlande, et de quelques nouvelles interconnexions, comme celle entre la Lituanie et la Pologne, bientôt construite, l’Europe n’a pas besoin de nouvelles infrastructures gazières. Exceptée peut-être dans les Balkans, où les États-Unis proposent des financements, pour réduire la domination du gaz russe. On parle de 1 milliard de dollars. En revanche, un projet comme East Med, qui doit relier les eaux chypriotes à l’Italie via la Crète et la Grèce, apparaît désormais trop cher et inutile. D’autant que Chypre se dote d’un terminal GNL. En revanche, c’est d’infrastructures pour le transport terrestre et maritime dont l’Europe va avoir besoin. Mais celles-là ne sont pas, encore, sur la liste des PIC.



