C’est une grande révolution qui se prépare dans le monde des réseaux mobiles. Elle est portée en Europe par Telefonica. L’opérateur télécom espagnol, troisième mondial par le nombre d’abonnés derrière le Chinois China Mobile et le Britannique Vodafone, a annoncé le 14 septembre 2021, le lancement d’une vaste expérimentation de la technologie Open RAN de réseaux d’accès radio ouverts.
Le projet prévoit l’installation de 800 sites radio Open RAN dans les quatre réseaux mobiles clé du groupe dans le monde : Movistar en Espagne, O2 au Royaume-Uni, O2 en Allemagne et Vivo au Brésil. Telefonica veut aller vite et passer au déploiement commercial en 2022, avec l’ambition de constituer 50 % de ses réseaux d’accès radio dans le monde par la technologie Open RAN.
Les réseaux d’accès radio (RAN pour radio access networks) ou stations de base radio font l’interface radio entre les terminaux mobiles et le cœur du réseau qui est fixe. Ils se présentent aujourd’hui comme des boîtes noires renfermant le cœur du savoir-faire des équipementiers télécoms comme Nokia, Ericsson ou Huawei. Plus que de simples antennes, ils combinent matériels radios avec des logiciels de traitement.
Flexibilité de déploiement
La démarche Open RAN consiste à dissocier ces deux parties et à déporter les fonctions de traitement numérique dans les datacenters pour les faire tourner sur des matériels banalisés, des serveurs standards, avec tous les avantages de la virtualisation, c’est-à-dire de la mutualisation des ressources : réduction de la taille des sites, baisse de la consommation d’énergie, flexibilité de déploiement, agilité…
Elle promet à l’opérateur télécom de se libérer des équipementiers traditionnels avec la possibilité de remplacer facilement un fournisseur par un autre (les solutions Open RAN sont interchangeables), de combiner les solutions de plusieurs fournisseurs, de faire jouer la concurrence et de baisser les coûts. C’est important puisque selon LightCounting, un cabinet nord-américain spécialisé dans les télécoms, les équipements RAN constituent jusqu’à 70% du coût total d’un réseau mobile.
Monde du logiciel
Cette rupture est portée par une armée d’acteurs émergents venus du monde du logiciel tels que les Américains Mavenir, Aliostar et Paralell Wireless, pressentis comme les stars des réseaux mobiles de demain. Selon LightCounting, Aliostar s’impose comme le leader des solutions Open RAN. Ce n’est pas un hasard si parmi ses investisseurs de référence, figurent Qualcomm, numéro un mondial des puces mobiles et premier pourvoyeur de brevets dans les technologies cellulaires, mais aussi Cisco, premier constructeur de routeurs, et les opérateurs télécoms Rakuten et Telefonica.
Rakuten, un nouvel opérateur mobile au Japon, a fait le pari de construire son réseau d’accès radio 5G exclusivement avec des solutions Open RAN. Son exemple est suivi de près par les opérateurs télécoms du monde entier. Malgré ses nombreuses promesses, cette technologie n’a pas encore fait la preuve de sa maturité et soulève des interrogations en matière de sécurité, d’interopérabilité, de standardisation ou encore de coûts. L’expérience s’avère un grand succès au point de pousser Rakuten à racheter en août 2021 Aliostar.
Rakuten, le plus grand réseau
Tous les opérateurs télécoms (à l’exception de ceux en Chine, qui a décidé de bouder cette technologie pour des motifs de sécurité) s’intéressent à l'Open RAN. « Mais c’est Rakuten qui dispose aujourd’hui du plus grand réseau Open RAN au monde avec près de 30 000 sites, précise à L’Usine Nouvelle Stéphane Téral, analyste chez LightCounting. Notre analyse montre que, grâce à cette technologie, il réduit de 40% les investissements et de 30% les coûts d’exploitation par rapport à un réseau traditionnel. »
Ce succès pousse Telefonica, qui faisait jusqu'ici appel aux équipementiers Nokia, Ericsson et Huawei, à franchir le pas, devenant le premier opérateur télécom européen à s’engager dans le déploiement commercial de l'Open RAN. Pour mener à bien son projet, il a conclu un partenariat stratégique avec l’équipementier télécom japonais NEC, qui assurera à la fois le rôle de fournisseur de matériels radios et d’intégrateur. Selon Stéphane Téral, l’opérateur télécom espagnol compte s’appuyer sur les logiciels Open RAN d’Aliostar et les matériels radio de Gigatera et KMW (en plus de ceux de NEC).
Orange, pas avant 2025
L’exemple de Telefonica va-t-il inciter les autres opérateurs télécoms européens à accélérer leurs projets Open RAN ? Au début de l’année, Deutsche Telekom, Orange, Telefonica et Vodafone, tous membres des consortiums O-RAN Alliance et Telecom Infra Project impliqués dans la standardisation de ces nouvelles technologies, ont conclu un partenariat visant à favoriser le déploiement de l'Open RAN dans leurs réseaux.
En face, Nokia et Ericsson seraient les deux équipementiers télécoms traditionnels qui auraient le plus à perdre de cette révolution. « Il faudra attendre le prochain cycle de déploiement de la 5G pour vraiment impacter Ericsson et Nokia qui ont bien réussi à reconquérir les territoires de Huawei en Europe, prévoit toutefois Stéphane Téral. Par exemple, Orange ne voit pas de larges déploiements dans ses réseaux avant 2025. »
Huawei et ZTE relativement épargnés
Du fait de l'importance de leur marché local, qui reste fidèle à l'approche traditionnelle, et de la contraction de leur présence en Europe, les Chinois Huawei et ZTE seraient moins touchés par cette évolution. Tous comme les outsiders NEC et Fujitsu, qui ont choisi de jouer la carte Open RAN pour se revenir dans les télécoms alors qu'ils ne représentent plus que 1 % chacun du marché mondial des équipements d'accès radio selon LightCounting.
Une chose est sûre : le coup d’envoi de cette révolution est bel et bien donné. Selon l’analyste de LightCounting, l’Open RAN n’a représenté qu’un petit marché d’environ 350 millions de dollars en 2020, issu à 95% du client Rakuten. Mais à l’horizon 2025, le pactole pourrait monter à 2,5 milliards de dollars, donnant à l’Open RAN une pénétration de 10% du marché total des réseaux d’accès radio… Et de 25 à 30% sans intégrer la Chine.



