Industrie Pharma : Comment Sensorion s'est-il réorienté vers les thérapies géniques ?
Nawal Ouzren : L'objectif de Sensorion est de développer des produits qui peuvent traiter et prévenir les pertes d'audition. Il manquait un aspect à cette stratégie qui était la restauration de l'audition, notamment pour les enfants naissant sourds. Nous avons en France, avec l'Institut Pasteur, un spécialiste de la génétique de l'audition.
Dès la fin 2017, j'ai souhaité créer un pont avec l'Institut et une équipe de scientifiques qui a consacré des années à travailler sur le sujet. Ils ont ainsi identifié les gènes responsables de cette perte d'audition et développé des thérapies géniques susceptibles de la corriger.
Fin 2018, après l'échec de notre étude SENS-111 avec une petite molécule, j'ai réussi à convaincre l'Institut Pasteur de nous laisser six mois d'exclusivité pour rechercher des investisseurs autour d'un projet en commun. J'ai obtenu une lettre d'intention qui nous a permis de démarcher les investisseurs grâce au soutien de l'Institut dont les travaux étaient convoités par plusieurs biotechs américaines. Un gage de qualité et de confiance envers nous aux yeux des investisseurs.
Comment ont réagi les investisseurs à ce repositionnement sur les thérapies géniques ?
N.O. : Les investisseurs ont réagi très favorablement. C'est un tournant majeur pour l'entreprise d'ajouter ce troisième pilier de la restauration de l'audition par la thérapie génique. Cette stratégie ambitieuse nous a permis de lever pas loin de 70 millions d'euros, plus que ce que n'avait levé l'entreprise jusqu'alors. Sensorion a basculé dans une autre dimension. Il nous a fallu rapidement doubler de taille et nous entourer de personnes maîtrisant ce sujet de la thérapie génique, des experts scientifiques mais aussi connaissant la production et la qualité qui sont la colonne vertébrale dans les thérapies géniques.
La France est bien positionnée dans ce domaine-là. Nous avons pu ainsi recruter beaucoup de talents, notamment issus du Généthon. La présence de l'Institut Pasteur à nos côtés les a confortés dans leur choix.
Quels sont les défis à relever dans les thérapies géniques par rapport au développement d'une petite molécule ?
N.O. : Pour une petite molécule, la question principale à trancher tourne autour du mécanisme d'action. La thérapie génique repose sur un principe plus élégant : il y a un gène défectueux qui code une protéine et le traitement vise à corriger ce gène pour parvenir à exprimer à nouveau cette protéine. Les principaux défis sont centrés sur la production de la thérapie. Est-on capable de contrôler la production du vecteur viral ?
L'objectif est d'atténuer les variations ou de limiter les effets de ces variations sur le matériel biologique, pour créer des traitements fiables et robustes. Le coût global de développement se rapproche de celui d'une petite molécule car la thérapie génique nécessite moins de patients à inclure en étude clinique. Sur notre développement, nous avons, par ailleurs, moins de cellules à cibler dans l'oreille interne, et donc des doses moins importantes à produire, par rapport à des thérapies qui vont cibler les muscles et doivent être produites dans de très grands volumes.
Aujourd'hui, Sensorion a l'expertise scientifique, les ressources et les capacités techniques pour soutenir ce développement jusqu'aux essais cliniques. L'enjeu serait de nouer un partenariat avec un plus gros laboratoire, et éventuellement, de pouvoir mener plusieurs programmes en parallèle.
Quel regard portez-vous sur le marché des thérapies géniques ?
N.O. : Il y a clairement un environnement propice aux thérapies géniques, que ce soit en termes d'investisseurs ou de grands laboratoires. La thérapie génique est devenue une réalité avec les premières approbations aux États-Unis et en Europe, qui ont été suivies de mises sur le marché réussies sur le plan commercial.
Toutes ces nouvelles ont créé un effet boule de neige qui a profité à la réorientation de Sensorion. En France, nous aurions beaucoup à gagner à créer un géant français, voire européen, des thérapies géniques et à mettre en place des synergies dans ce domaine-là. Le déploiement de ces thérapies et le développement produit sont assez similaires et nous pourrions rassembler les différents acteurs pour atteindre une masse critique et susciter davantage d'investissements.
DEUX PROGRAMMES ET UN ACCORD AVEC NOVASEP
Sensorion développe deux programmes de thérapie génique au stade préclinique. Son programme le plus avancé, OTOF-GT, a pour but de restaurer l'expression de l'otoferline dans les cellules ciliées internes de l'oreille. Cette maladie rare touche 20 000 personnes aux États-Unis et en Europe. Pour ce premier programme, la biotech montpelliéraine a scellé un accord avec Novasep qui sera chargé de développer le procédé de fabrication et d'assurer la production des deux vecteurs adéno-viraux associés.
Sensorion développe par ailleurs un second projet de thérapie génique sur le syndrome de Usher de type 1, une maladie rare qui entraîne une surdité bilatérale dès la naissance et un défaut du vestibule qui provoque des pertes d'équilibre.



