La nouvelle, tombée un dimanche soir de décembre, a jeté un froid dans la planète automobile. Stellantis, l'un des constructeurs les plus performants au monde, a évincé avec effet immédiat son directeur général Carlos Tavares. «On ne l'a pas senti venir. C'est brutal !», réagissait le lendemain Frédéric Lemayitch, le délégué syndicat CFTC à l'usine de Poissy (Yvelines), encore un peu sonné. La chute du dirigeant portugais, arrivé chez PSA en 2014 après dix ans chez Renault dans l'ombre de Carlos Ghosn, a été aussi fulgurante que son ascension.
L'impitoyable cost-killer, autoproclamé «psychopathe de la performance», a longtemps été adulé par les marchés, parvenant à atteindre des taux de marge stratosphériques. C'est justement la baisse de ce fameux indicateur sous la barre des 10%, courant 2024, qui a précipité son départ. Malgré une dégringolade des résultats et du cours de Bourse, le dirigeant avait réussi à sauver son siège de justesse une première fois à l'automne, non sans remanier son équipe dirigeante. Son conseil d'administration ne l'a pas suivi une deuxième fois. Selon une source proche du dossier, Carlos Tavares «a vécu comme une humiliation» l'avertissement sur résultat de son entreprise publié fin septembre pour cause d'erreurs opérationnelles aux États-Unis, un marché pourtant véritable vache à lait du constructeur.
Malgré un contexte de marché automobile très défavorable, Carlos Tavares aurait alors tout mis en œuvre pour «rendre une copie magnifique», supérieure aux objectifs annoncés au marché, et ce en un temps record. Quitte à tordre le bras des parties prenantes, dirigeants, équipementiers, concessionnaires, en jouant sur les délais de paiement ou en repoussant des dépenses jugées non urgentes. «Ça a créé une stridence en interne, notamment sur la manière de traiter les sous-traitants», poursuit la même source.
L'obsession des coûts
Car Stellantis était déjà allé très loin sur la réduction des coûts. Au printemps 2024, l'analyste de HSBC Mike Tyndall alertait, estimant qu'«il y a une limite à la réduction des coûts». Carlos Tavares s'y refusait, affirmant que c'était la seule façon pour son entreprise de rester dans la course face à la concurrence, notamment venue de Chine sur le segment des véhicules électriques.
En moins de quatre ans, Stellantis est parvenu à dégager 8,4 milliards d'euros de synergies liés à la fusion de PSA Peugeot Citroën et Fiat Chrysler. Le nombre de ses salariés a chuté de 13,5%, pour s'établir à 258 275 au 31 décembre 2023 (dont 37 477 en France). Celui de ses fournisseurs aussi, sous pression de leur donneur d'ordres pour privilégier la délocalisation de leur production dans des pays à bas coûts. Ce qui a semé la pagaille dans le tissu de sous-traitants, notamment en Europe. Mais aussi aux États-Unis, où les désaccords contractuels se sont multipliés jusque devant les tribunaux. «On ne demande rien à nos sous-traitants qu'on ne s'impose pas nous-mêmes», se justifiait Carlos Tavares, jusqu'au-boutiste.
«Je crois que c'est quelqu'un qui est très bon dans la réduction des coûts, mais de façon obsessionnelle. Donc, à partir d'un moment, ça pose un problème», commente un industriel français, qui déplore que «Carlos applique la même recette partout, de façon non discriminante, non différenciée.» Quitte à se fâcher avec tout le monde. Sur la fin de son règne, le dirigeant s'est également mis à dos certains syndicats et gouvernements. «Les décisions brutales n'apportent rien de bon. On a besoin de sérénité», exhorte Frédéric Lemayitch. «Nous avons besoin de retrouver une performance et un climat social plus serein et de redonner une stabilité forte dans les équipes avec un management plus souple du prochain CEO», appelle de ses vœux la CFE-CGC, le premier syndicat du groupe.
Toute une stratégie à repenser
L'équilibre géographique du nouveau Stellantis (et la nationalité de son nouveau dirigeant) sera justement scruté de près des deux côtés de l'Atlantique... et des Alpes. Si une source gouvernementale française interrogée par L'Usine Nouvelle veut croire que «Stellantis peut encore renforcer son empreinte industrielle française et européenne», rien n'est moins sûr.
Juste avant de partir, Carlos Tavares, a essayé de rassurer sur l'avenir de ses usines tricolores. Fin novembre, il s'est engagé à ne pas fermer de site en France dans les trois prochaines années, en dévoilant un plan de charge pour chaque usine jusqu'à 2027. Ces promesses sont-elles encore valides ? «Comment croire les promesses d'un démissionnaire ?», s'interroge la CFTC, citant le sort de l'usine britannique de Luton, condamnée sans préavis à la fermeture d'ici à 2026.
C'est toute la stratégie du groupe qu'il faudra repenser. Est-il stratégiquement opportun de garder l'intégralité des 14 marques du groupe ? Stellantis doit-il céder certains de ses bijoux historiques particulièrement déficitaires à des acheteurs étrangers, notamment chinois ? Faut-il pousser plus loin l'intégration de la marque chinoise Leapmotor, avec laquelle le groupe a créé une coentreprise ? Tous ces chantiers sont ouverts.
John Elkann, l’héritier à la manœuvre
Un héritier au volant. Depuis la démission de Carlos Tavares, Stellantis est dirigé temporairement par son président, John Elkann. Petit-fils de Gianni Agnelli, défunt copropriétaire et président de Fiat, cet Italo-Américain de 48 ans, premier actionnaire du groupe avec 14% via sa holding Exor, s’est mis en quête d’un nouveau directeur général.
En interne, «il y a deux noms qui circulent», selon une source proche du dossier interrogée début décembre. En particulier le Français Maxime Picat, directeur des achats et des zones Afrique-Moyen-Orient-Asie-Pacifique, et Antonio Filosa, un Italo-Brésilien chargé de la région Amérique. Tous deux font partie du comité exécutif intérimaire annoncé début décembre. Mais un recrutement à l’extérieur n’est pas impossible. Car en 2021, Ferrari, également membre de la galaxie Agnelli, n’a pas hésité à débaucher son nouvau patron, Benedetto Vigna, chez le spécialiste des semi-conducteurs STMicroelectronics.

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3738 - Janvier 2025



